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roman j hache

Vendredi 28 janvier 2005

 

 

CHAPITRE I

 

 

 

 

 

 

Année 1983

 

 

 

 

 

 

La grande maison de briques rouges et de pierre trône au beau milieu d’un gigantesque parc (enfin, par gigantesque, entendons vaste, ce sera déjà beaucoup, il faut tout de même l’entretenir) agrémenté dans le désordre d’une petite rivière chantante, de grands arbres centenaires, pins et chênes, pommiers à fleurs, mais aussi d'arbustes, bougainvillées, forsythias, érable du Japon, d’une pelouse délicieusement veloutée telle un green, d’une piscine toujours bleue, d’un portique en bois et d’une table de ping-pong, d’un beau hamac ou deux ; les enfants, trois, écrasent des insectes, tirent obstinément sur la queue du chat, jouent au foot sans épargner rosiers et œillets ; Olivier se gare dans la longue allée et vient m’embrasser :

 

- Le hamac est solide ; ça va ma Juliette ? 

 

- Tu as bronzé, un vrai bagnard ! 

 

 

Et il s’en va voir ses chers enfants. Juliette se tourne vers le réveil déposé à côté du hamac, et, effrayée par l’heure, déjà l'heure ! rassemble sa troupe pour le bain. C’est alors un grand moment de plaisir, dans la salle de bains blanche qui s’emplit de joyeux cris, l’eau éclabousse sans relâche les environs et Juliette se retrouve vite en nage dans une sorte de piscine, égayée de multiples jouets en tous genres éjectés par le plus jeune de ses fils, au grand dam de l’aîné.

 

            La suite se passe dans la cuisine, Olivier et Juliette préparent un dîner d’été, salades, laitages, fruits ronds aux couleurs chaudes, aux goûts exquis, qu’ils disposent sur la table de la terrasse, à la mi-ombre, leur permettant de profiter des dernières heures  de cette délicieuse soirée de juin.

 

            Les enfants se couchent dans les chambres décorées par leurs soins où règne en permanence un ordre étrange, la notion de rangement n’étant probablement pas identique chez les adultes et chez les plus jeunes… Les histoires s’écoulent pour le bonheur de chacun, l’heure délicate d’éteindre les lumières arrive, on discute, on parlemente, mais la perspective du lendemain matin rend inflexible la décision parentale, au lit et hop !

 

            La fin de la soirée se déroule entre le jardin et le salon, la bibliothèque et la salle de bains attenante à la chambre des maîtres de maison, dont elle est séparée par une japonaise et coulissante porte, bonheur de Juliette.

 

Le rideau se déchire, il n’y a pas plus d’allée que de rivière ni de grande demeure en briques rouges, encore moins de grande salle de bains ni de bibliothèque, pas non plus trois enfants, il n’y a qu’un rêve, beau certes, une sublime chimère à présent, un fantasme de jeune écervelée. Pourtant, j’en avais des projets insensés, des plans, une imagination presque débridée qui me portait à fonder tous ces espoirs pour notre belle petite famille !

 

Il y aurait bien une superbe maison, mais celle-ci, bien qu’existant, ne m’appartient pas ; nous y allons de temps en temps, certains week-ends, voir mes parents. Un délice, une jubilation, à présent qu’ils peuvent l’entretenir comme il se doit, ou presque, j’ai quand même dû désherber autour des rosiers, au moins cinquante centimètres carrés, un épuisement, et quel ravage pour les ongles toute cette terre qui s’y accumule malgré les gants ! L’eau de la piscine se réchauffe paisiblement, et reste bleue, un miracle, elle fut verte durant tout l’hiver, comme chaque année ; parfois je me demande si vu d’avion, ce vaste marécage où pullulent crapauds et hérissons avant de s’éteindre laborieusement en tentant de s’échapper de l’eau viciée ne fait pas quand même un peu …décalé. Tout a été refait, les chais sont transformés en un vaste salon d’hiver, la maison de gardien et son immense cheminée accueillent lors de nos grandes réunions bien des membres de la famille et même plus, la cave regorge de trésors, le bureau va également être réhabilité en logement duplex avec salon, sur lequel d’ailleurs je me permettrai de prendre une option car il promet d’être intensément agréable ; la maison quant à elle, mon adolescence, ma chambre, mon univers, même s’il fut modifié, est un régal : le grand salon orné de toiles de maîtres, de sculptures et de plantes, où chaque soir le soleil couchant vient illuminer la lucarne tout là-haut, allumant un reflet rectangulaire rouge- doré, sur le mur d’en face et sur sa poutre ; chambres, cuisine, salles de bains, tout respire le bon goût et le bonheur de vivre ; la terrasse devant la maison est baignée de myriades de fleurs resplen-dissantes et offre une immense vue sur la pelouse, les rosiers, les arbres fruitiers, l’érable du Japon, l’allée disparaissant sous une longue bordure de marronniers et de tilleuls sur la droite, tandis qu’à gauche, le verger s’épanouit lascivement au soleil.

 

            A l’époque, j’avais seize ans, le jardin formait une grande étendue toute cabossée et herbeuse derrière la maison ; sans aucun agrément ni aucune esthétique, un peu romantique à la rigueur. Une énorme roche y trônait, pour le plus grand plaisir de mon père déclarant à qui voulait l’entendre qu’il la lançait chaque matin pour se maintenir en forme. Ma petite sœur et moi ne manquions pas une occasion de réécouter l’immuable refrain de ces exploits sportifs, relatés avec un constant détachement qui nous ravissait.

 

            On y fêta les bacs, le premier et le second ; occasions de multiples mélanges de corps, dans les tentes ou dans les voitures ; j’y ai connu des émois techniques assez intéressants, sans suite comme toujours, encore que… Bref, sur le moment, en dehors d’un attachement sans limite et sans retour au garçon en cause, je m’en sortais bien. Sur tous les plans. Et pour clore ce propos, je lance un avis aux autres écervelées : pas la voiture, inconfortable ;  pas une jetée, trop passante et tout aussi inconfortable ;  pas la plage, ô grand jamais, romantisme doulou-reux fortement déconseillé, à proscrire ;  pas la moquette, à la longue brûlante pour les genoux par exemple, pas de table non plus, le coccyx a beaucoup de mal à s'en remettre…

 

Ce fut une belle période, le lycée, malgré mon dégoût d’apprendre juste pour apprendre. Je n’ai rien compris aux maths, nous passions nos heures de cours soit au café d'à côté, soit à jouer au foot avec une gomme sous les tables, extrêmement drôle. Les professeurs en cette matière s’avéraient malgré nos espoirs tous plus barbants les uns que les autres. Un «beau» jour, mes copains, pendant la récré, m’avaient dépouillée de mes deux chaussures et d’une chaussette qu’ils avaient dissimulées ainsi que je le sus peu après, dans le local réservé aux casques de mobylette ; l’heure de maths qui suivit fut particulièrement grandiose puisque la prof m’interrogea au tableau !

 

-         Non, dis-je

 

-         Allez, Juliette, on se dépêche !

 

-         Non non, répondis-je assez effrontément il faut le reconnaître ;

 

-         Mais enfin, pourquoi, Juliette ?

 

-         Elle a pas de chaussures ! entendit-on murmurer sans discrétion ;

 

Et je n’allai pas au tableau !

 

En physique, je jouais aux dés avec mon voisin ou encore je détruisais les préparations, expériences et autres de mon voisin toujours. Ces coups là étaient risqués, en effet les profs sévères et impitoyables nous avaient à l’œil.

 

En Allemand en revanche je bossais, j’aimais la langue, dont il ne me reste pas grand chose au demeurant, et puis j’aimais la prof, comme quoi…Lorsque nous préparions le bac, elle nous avait concocté des oraux dans les conditions de l’examen, et comme elle avait confiance en moi, j’avais pu, lors de l’épreuve, repérer le seul sujet que l’ami qui passait après moi avait préparé et marquer le papier plié en quatre d’un coup d’ongle afin qu’il puisse le retrouver… Il ne l’a pas repéré, s’est planté sur un autre sujet.

 

En Anglais, je m’amusais, j’appréciais cette langue que je trouvais facile à manier, sans doute une réminiscence de quelques gènes irlandais d’ancêtres lointains. J’avais en seconde un prof particulièrement  braqué contre moi, qui, croyant un jour que j’étais à l’origine d’une mémorable agitation, m’avait, de haine, asséné sur la tête et de toutes ses forces un grand coup de livre dont la couverture était malheureusement pour moi rigide ; le choc fut rude, ma tête s’en souvient et en tourne encore. 

 

En philo, mon camarade, devenu par la suite artiste sculpteur, me faisait lire des bouquins démentiels, je me souviens bien de L’immeuble d’en face. Nous profitions de la mollesse de notre prof pour innover des tours pendables, comme le jour où nous avions donné comme absents les noms d’élèves de l’autre classe de terminale, qui devait avoir cours juste après nous, noms qu’elle avait, par distraction, consciencieusement notés à l’attention du «surgé», le surveillant général. Intense rigolade ; les autres nous ont juré vengeance. Bosser le bac fut presque un plaisir, bachotage pour les matières exécrées, sérieux pour le reste. Il faut dire que seuls les challenges m’ont fait avancer, et j’ai eu le bac ! Mon prof de physique, lorsqu’il m’a vue après les résultats, m’a déclaré :

 

- C’est une honte ! 

 

En attendant, c’était passé, du premier coup, et je me préparais un été tranquille au bord de la mer, avec tous mes amis de toujours. Depuis l’âge de quatre ans environ, chaque période de vacances s’écoulait avec la plus grande joie sur cette île, mon île, l’Ile tout court. Mon père y avait patiemment et scrupuleusement acquis parcelle par parcelle un magnifique terrain dans les dunes, au bord de la plage, où nous campions l’été venu, jouions du matin au soir ;  il y avait planté des pins, il  y  avait construit «le ranch», sorte de salon-cuisine où oeuvraient ma mère et ma grand-mère ; nous mangions des patates cuites sous la cendre, des églades de moules ou du maïs volé dans les champs ; nous dormions sous la tente, à cinq, ma grand-mère et moi dans la petite chambre, mes parents et ma petite sœur dans la grande ; les choses se compliquaient un peu mais pour notre grande joie lorsque arrivaient mes frère et sœurs plus âgés, qui, comme tous les enfants de parents divorcés, devaient partager équitablement leurs vacances entre leurs deux parents ; mon père était alors au comble du bonheur, moi aussi. Nous avions aussi dans cette Ile de la famille, d’extraordinaires vieilles personnes, forces de la nature, et de plus jeunes, bref, les vacances d’hiver se passaient chez l’un ou chez l’autre. Plus tard, mes parents, au prix d’un labeur toujours acharné, achetèrent une immense maison dans un autre village, la Maison du Bonheur. De douze pièces au départ, ils firent : un salon-salle à manger de cinquante mètres carrés ! quatre chambres, un bureau, une lingerie, un grand hall où mon père et moi avions construit une cheminée, une vaste cuisine détenant l’élément essentiel de l’édifice : la porte d’entrée ; une vieille porte vitrée en haut, dont le bas boisé tout gondolé d’épui-sement, maculé d’anciennes traces effritées de peinture qui avait dû être vert foncé, donnait à la façade un petit air abandonné voire délabré qui ne lassait pas de nous plaire.

 

 Chaque arrivée dans cette maison, dès l’école terminée, tenait plus du déménagement que du départ en vacances : outre nos personnes et nos bagages on comptait les chats, chiens, oiseaux, l’argenterie (il fallait toujours l’avoir sous la main) et encore des dizaines d’objets en tous genres dont nous, les filles, ne comprenions pas forcément l’utilité, mais «pour les avoir au cas ou…». A seize ans, je décidai de travailler.  Le matin, je vendais des légumes sur le marché ; j’adorais ça, choisir un melon odorant «pour ce midi», servir des cerises aux belles couleurs carmin, dont je me gardais bien d’en goûter la saveur promise et même charger et décharger les plateaux, installer l’étal, sous cette magnifique halle de bois ; les étiquettes, que je connaissais par chœur, bref un bonheur au petit matin ; et puis sous cette halle, venaient aussi «Pizza», dans sa camionnette, dont les parfums vers onze heures trouaient littéralement l’estomac ou encore «Pinard» qui nous organisait parfois vers neuf heures des petits déjeuners à base d’entrecôte grillée sur un barbecue, sous nos yeux, agrémentée d’une préparation aux échalotes, arrosée d’un petit verre de vin de Bordeaux, un délice…

 

L’après-midi, je partais à la plage, rejoindre mes amis, toujours fidèles au rendez-vous estival ; parents et enfants de tous âges se côtoyaient autour de l’essentiel Club Mickey, prétexte de fêtes à tout va, d’amours naissantes, qui ne sont pas toujours restées stériles. Moi, je retombais amoureuse à chaque fois, des mêmes, que je n’intéressais en aucune manière, ce qui ne m’a pas empêchée d’être en état de grâce permanent. J’aimais et m’amusais autant ; planche à voile, batailles, causeries et moqueries, avec ma grande amie de toujours, Clémentine, sportive, élancée, magnifique, passionnée par la haute couture, dont elle fait métier à présent ; son retour à Paris vers la mi-août me plongeait systématiquement dans une perplexité intense : qu’allais-je devenir sans elle ? Alors je me réfugiais dans d’interrogatives réflexions, était-elle dans le même état que moi ? Allait-elle continuer à m’écrire ? Devais-je, moi aussi, me plonger dans les magazines de mode pour lui plaire ? Aimerait-elle mes amis ? La réponse à cette question est non, je peux le savoir à présent.

 

Et nous nous retrouvions encore jusqu’à septembre avec les quelques rares retardataires restants pour profiter du calme, de la quiétude de cette magnifique plage en ces fins d’été, où la mer était tranquille, où l’eau était encore chaude, où l’air sentait bon les coquillages et le sable, et non plus la crème solaire et les beignets ;  où la lumière du matin éblouissait par ses reflets in-nombrables, telle une nuée de pierres précieuses sur le clapotis de la mer encore fraîche, une sérénité parfaite. A marée basse, se dévoilaient quelques rochers où s'accrochaient encore les rares moules, huîtres, patelles (bernicles, chapeaux chinois) et autres bigorneaux épargnés par la nuée de touristes en mal de fruits de mer frais. La mer, en remontant, s'étalait doucement sur ces fonds plats, s'y réchauffait, offrant alors de vastes étendues d'eau claire au ras du sable bordées de minuscules vaguelettes venant mourir doucement, dans une langueur répétitive et inlassable, sous un ciel pur et bleu, parfois maculé de rares minuscules nuages translucides, laissant au soleil de dix heures tout le loisir de commencer à s'épancher et à pleurer ses rayons, un petit vent encore frais mais si léger parfaisant cette intense sensation de plénitude.

 

Et puis nous aussi devions repartir, toujours la veille de la rentrée, un bazar ! La maison chamboulée, les parents excédés, la grand-mère de bonne volonté qui faisait tout de travers, mais se heurtait à l’humeur morose générale, la cage à oiseaux toujours trop grande, les chats toujours en balade au mauvais moment, ma sœur et moi, en déroute, nous consolant en rêvant aux amis de lycée, aux habits neufs, à nos bonnes résolutions qui tomberaient irrésistiblement à l’eau après les quinze premiers jours de bagne…

 

Autre déchirement, source de chagrins et de larmes, retenues ou non : le départ de nos grandes sœurs souvent accompagnées d’une joyeuse bande qui me faisait rêver au bonheur de la liberté. En effet, ces très grands enfants venaient généralement une quinzaine de jours camper sur le fameux terrain que possède mon père au bord de la mer, un terrain inimaginable de beauté, bercé par le bruit des vagues et du vent dans les pins et la vigne, un creux d’intimité orné seulement d’un puits, depuis longtemps inutile, sauf peut-être pour garder la bière au frais. Le «ranch» avait depuis longtemps été désossé par des pilleurs de bois. Parfois, mon père m’autorisait à passer la soirée parmi ces intouchables amis, grillades improvisées, histoires épouvantables me plongeant dans un état de terreur insomniante, un délice. Ma sœur Camille avait une amie, entre autres, Marielle, débordante de vitalité, une grande fille blonde peu coiffée, au regard d’un bleu éblouissant, illuminée par un sourire radieux, un rire profond et sincère, elle m’impressionnait par ses façons si naturelles, toujours et partout à l’aise, libre. Je supposai qu’elle avait déjà tout fait, je la voyais croqueuse d’hommes et bourrée de tous les talents. Alors bien évidemment, leur départ faisait mal, et, même si elles n’étaient pas accompagnées, mes sœurs n’avaient pas le droit de m’abandonner, le vide de leur absence m’étreignait avant même qu’elles ne grimpent dans le train, un vide anticipé, insupportable, la gorge se serrait, le cœur s’em-ballait, les mots manquaient.

 

Le retour à la maison s’effectuait ainsi après de multiples émois estivaux, sans doute embryons du futur qui nous attendait, implacable, obstiné.

 

Nous sommes parties préparer mon entrée à la fac par une caniculaire journée de septembre, ma mère, ma petite sœur et moi, un calvaire : l’ins-cription, parmi tous ces inconnus là, devant moi, fébriles tout autant que moi, bousculant, piétinant les malheureuses feuilles pourtant tenues avec force, qui avaient trouvé moyen de se répandre sur le sol, un aperçu de ce qu’allait être mon quotidien, encore inimaginable, et pourtant… et puis la recherche d’un logement, dans une ville inconnue, course folle, qui nous mena finalement chez une dame fort respectable, dont la demeure abritait une petite chambre désuète, agrémentée d’un unique lavabo, d’un w-c et d’un minuscule réchaud à gaz ; en ce qui concernait le chauffage, je devrais acheter des bonbonnes de butane et les brancher sur le matériel ad hoc. L’habitation serait mienne durant trois ans, pour une modique somme. La plus grande difficulté que j’éprouverais résidait dans le problème de la toilette, que je ferais chaque jour devant ce lavabo, été comme hiver, et, justement, durant la seconde année, l’hiver fut particulièrement rude ; tout avait gelé dans les tuyauteries et je me fis remonter les bretelles par ma logeuse qui me reprochait de ne pas avoir chauffé les w-c !

 

Tout avait été plié en une journée, torride, je n’avais rien vu de la ville, ne savais pas comment me rendre à la fac, ne savais même pas comment rentrer dans mon futur chez-moi, ne connaissais que mon adresse. Mon inénarrable sens de l’orientation et mon extrême curiosité m’entraîneraient vers de cocasses situations d’égarement à cinq minutes de chez moi, il me fallait donc tout apprendre, et vite, la médecine et la ville, un vrai casse-tête, mais une sensation folle de liberté.

 

Je fus donc épaulée bravement par une copine du lycée qui redoublait sa première année, et qui, folle qu’elle était, croyait en moi. Elle guida mes pas vers son propre univers : les trajets maison-fac, fac-restaurant universitaire, RU-maison, le travail, et une chaleureuse amitié ; nous passions notre temps ensemble. Elle  travaillait, pendant que je m’occupais d’autre chose, incapable de me concentrer ailleurs que chez moi, la bonne excuse ! Elle tentait de me stimuler alors que je n’avais pas même entrevu l’énorme charge de travail qui m’attendait, pensant sans doute vaguement survoler le sujet, comme d’habitude ; et puis je n’avais pas compris non plus ce que signifiait le mot «concours», et lorsque je l’ai compris, l’année était bien trop avancée pour que je puisse agir, je n’en ai cela dit ressenti aucune blessure, prenant mon parti de la situation.

 

L’ombre à ce joli tableau fut l’obligation incontournable de rentrer chaque week-end au bercail ; en effet, mes parents, probablement effrayés par cette liberté nouvelle, porte ouverte à tous les excès, ne pouvaient encore me sentir livrée à moi-même. Quoi, j’allais m’acoquiner avec des gens pas forcément recommandables, me laissant berner par leur aspect respectable, j’allais sortir en boîte de nuit, dans la fumée et l’alcool, me laisser séduire par n’importe quel glauque qui me forcerait à me droguer, et même me prostituerait, allez savoir ! Mes parents ayant été éduqués avant 68 ne pouvaient pas concevoir la liberté autrement que par le danger  rodant et nous guettant, nous frêles jeunes filles naïves et sans défense, je l’étais peut-être d’ailleurs, qui sait ? En tout état de cause, j’étais extrêmement compliante, évitant à tout prix les tensions, les coups de gueule, même à dix huit ans, et je ne recherchais aucunement les situations conflictuelles. Ainsi je fus invitée à Toulouse un week end par des amis, et je tentai donc, par un effroyable mensonge (la préparation d’une colle nécessitant travail intense et calme) d’échapper à la grisaille hebdomadaire, pour une fois ! afin de m’envoler vers des plaisirs compréhensibles, vers ma liberté. Mais le verdict tomba, «Tu rentres», et ma bonne volonté aussi ; j’avais la sensation qu’en me muselant, mes parents se mettaient à l’abri des ennuis pour un temps, négligeant à la fois mon état de personne et ma sacro-sainte éducation qui pour le coup  sombrait dans un insondable néant, ils me privaient de toute vie sociale. J’étais perdue, je n’avais d’affinité parti-culière pour aucune sorte de débauche, je ne comprenais pas pourquoi j’étais ainsi sanctionnée, mes désirs étaient ceux d’une jeune fille de mon temps, avec pour cap à respecter, ce concours qu’il me fallait préparer, en un an ou deux ; ils ne l’entendaient pas ;  d’accord, j’allais faire ce qu’ils voulaient, mais par réaction, j’allais aussi m’enfermer moi-même, dans le minuscule espace vital qui me restait. Un enfermement à la fois physique, puisque je passai la plupart de mon temps dans ma chambre, et psychique, n’ayant plus ni la possibilité ni l’envie d’échanger, de communiquer, d’évoluer dans cet extérieur qui m’était interdit. Je me contentai donc de moi-même, de mes livres, de ma musique. Je pris la décision de préparer mon redoublement, et comme il est de coutume dans cette situation, de préparer aussi l’après redoublement et l’inévitable échec : je serais photographe, mon rêve jusqu’alors inaccessible, mes parents ayant décidé irrémédiablement que je serais médecin puisque cela me plaisait lorsque j’avais douze ans ! Je cherchai donc des écoles de photographie et en trouvai une à Arles, peu onéreuse, donc accessible désormais. J’appris ainsi à me prendre en main, à décider de mon chemin, quel qu’il soit.

 

Détestant l’échec, je mis malgré cela un maximum de chances de mon côté, ne souhaitant pas en outre décevoir mes parents ;  j’allai donc en cours en chantant des airs de U2, ne parlai à personne ou presque, telle une sauvageonne, pris des notes, dessinai des os et des muscles, des artères et des plexus, sans surtout les apprendre. On verrait l’année suivante. L’essentiel était de m’avancer intelli-gemment si possible : préparation des planches d’anatomie, des questions de physiologie, qui ne changeaient pas d’une année sur l’autre, rangement de mes cours de chimie, afin de pouvoir les consulter si un point m’échappait l’année suivante ou pour compléter mes connaissances par des exemples de réactions, le tout, je l’avais compris, étant d’étayer au maximum mon savoir, de maîtriser au mieux les différentes matières, de surpasser les autres : l’esprit concours quoi.

 

 Je redoublai naturellement. J’étais soulagée, j’allais enfin pouvoir travailler comme je le souhaitais, comme je le sentais ;  je pris une belle assurance, n’ayant plus en tête que la réussite, comme ces jeunes chefs d’entreprise sacrifiant tout sur leur passage pour le but qu’ils se sont fixé, je me voyais en loup aux crocs touchant presque le sol, et de plus, je n’avais pas grand chose à sacrifier, ne sachant peut-être pas qu’à 19 ans, la vie et la force sont là, avec nous, que mes ailes pouvaient me servir à autre chose qu’à faire s’envoler mes feuilles de cours, qu’elles auraient dû me faire voler moi, mais j’étais à cent lieues de ces considérations ; nous sommes nombreux à pratiquer sans le soupçonner ce genre de sacrifice, et parfois même sans voir passer la vie. Non pas que nous soyons portés par un quelconque attrait financier, une certaine aisance tout au plus, mais essentiellement portés par la volonté de faire bien, de savoir pour ne pas usurper notre titre, de mériter la confiance que l’on nous accorde, de mériter ces corps et ces âmes qui se donnent par détresse ou par nécessité.

 

 L’été fut bénéfique, le sport, le grand air, les fêtes et les matinées passées au marché, me mirent en condition, je me ressourçai  sur  mon  île, «entre le ciel et l’eau » dit le chanteur, c’est bien ce qu’il me semblait.

 

 

 

Par juliette hache
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Mardi 1 février 2005

CHAPITRE II

 

 

 

 

 

Décembre 1999

 

 

 

 

 

            Juliette ne peut plus se lever le matin, Juliette passe ses nuits blanches les yeux fermés, attend, attend, pense à elle, à ses enfants, à son compagnon, à cette maladie intolérable, invivable, détruisant tout sur son passage, et sur laquelle elle ne peut même pas encore poser de nom. Elle finit par s’endormir au petit matin, l’épuisement sans doute, Olivier sera seul pour préparer les enfants, une fois de plus, les conduire chez la nourrice et à l’école. Elle, ne s’éveillera que vers onze heures, appréciant encore quelques instants son lit, et surtout de ne rien voir, de fermer les yeux sur son impossibilité de vivre.

 

- Viens déjeuner ma Juliette, lui demande doucement Olivier en l’embrassant.

 

- Je ne peux plus, je n’y arrive pas, ça recommence, répond-elle, tout en pensant qu’elle peut le faire, malgré sa vue instable, et cette sensation d’ébriété insupportable, ces malaises qui ne préviennent pas, où elle s’effondre si elle ne s’accroche pas à quelque chose, n’importe quoi, qui la retienne à la vie, malaises tellement fréquents qui l’empêchent même de parler, si imprévisibles qu’elle ne téléphone plus. Elle va se lever, enfiler un pull-over, et descendre déjeuner, elle qui n’a goût à rien car la moitié droite de sa langue est devenue insensible, tout comme la moitié droite de son visage d’ailleurs ; elle déjeunera puis se douchera, en s’accrochant au mur, son équilibre précaire rendant l’opération particulièrement difficile ; s’extirper de la baignoire est encore un supplice, et chaque jour qui passe, Juliette appréhende violemment ce rituel pourtant nécessaire et pleure devant la difficulté et la souffrance qu’elle éprouve à se mouvoir. Olivier ne le sait pas, personne ne sait, Juliette ne dit rien, elle tente simplement de faire le quotidien. Sa vie est réduite à un quotidien intolérable. Juliette enfile un peignoir puis se précipite vers sa chambre pour s’asseoir sur son lit et souffler un peu ; elle ferme les yeux, à quoi rime tout cela ?  Juliette n’a plus qu’une vie végétative, inutile, les enfants, oui, mais que leur apporte-t-elle ? Que faire pour leur bien-être, comment peuvent-ils aimer une mère qu’ils voient dormir le matin, encore couchée l’après-midi à leur retour, une mère qui ne sort plus, à peine un peu dans le jardin, pour tenter d’admirer les multiples crocus qu’elle avait eu la charmante idée de planter en octobre, juste avant, avant ça. Elle devra attendre, toujours attendre (le mois de mars pour enfin voir apparaître ses fleurs, mais elle guète). Une mère qui ne peut ni les porter, ni leur donner le bain, ni les habiller, encore moins jouer au ballon ou faire un tour à vélo ?

 

             Juliette s’habille, mal, un vieux jogging anciennement blanc, usé, troué, un tee-shirt, un pull-over, le même que celui du petit déjeuner, qu’importe ? des chaussettes chaudes et descend au salon, attrape comme elle le peut son ouvrage, et brode, brode, elle ne peut faire que ça, broder des citrouilles, de n’importe quelle couleur, pourvu que le temps passe et la rapproche enfin de l’amélioration de son état, la délivre de cette sensation d’ébriété intolérable, qui dure depuis maintenant deux mois, deux mois d’horreur, et que le temps la délivre de cette vue, indescriptible, elle voit parfois double, elle voit en permanence les choses bouger, c’est un nystagmus, c’est une calamité. Que faire ? Penser aux autres, ceux qu’elle a connus et tenté de soulager ? Elle n’y arrive pas. Même la lecture de L’Enfer de Dante lui apparaît comme un soulagement, elle pense à  Olivier, quel bagne pour lui, que lui impose-t-elle, bien malgré elle ? Elle se sent pourrir à l’intérieur, elle ne comprend pas comment  Olivier  peut tolérer de vivre cela, sans jamais baisser les bras, sans jamais désespérer, toujours prévenant, présent, à ses petits soins, à elle qui ne désire plus rien d’autre que s’allonger et fermer les yeux.  Juliette fait tout pour paraître autonome, elle se bat, en permanence, mais au fond, il n’y a plus rien, rien de valable, aucun espoir, aucune force, aucune vitalité, que celle de son métabolisme basal, c’est à dire juste la force de respirer, de digérer, cette force qui refuse de la quitter, qui s’acharne sur elle, sa vie en somme, vie qu’elle ne comprend pas tant cela dure, dure, alors que les traitements ont été effectués, elle n’y a pas répondu, elle a sorti le grand jeu.

 

            Elle avait toujours eu à l’esprit que chacun, chaque personne, doit subir un horrible drame au moins dans sa vie, elle avait trop vu de malades, elle leur avait trop parlé, pour ne pas le sentir profondément ; son appréhension la plus féroce était de voir disparaître l’un de ses enfants, une angoisse terrible, qui ne l’a d’ailleurs pas quittée ; au travers de cette maladie, elle comprend à présent avec soulagement que ses enfants ne craignent rien, c’est elle qui est victime, elle s’en félicite, mais qu’est-ce qu’elle dérouille ! Par amour pour eux elle est prête à n’importe quoi, mais sa camisole, son muselage, l’en empêchent. C’est une tragédie. Nathan n’a que quatre mois, il ne vit qu’avec son papa, il ne partage rien avec elle, il n’a pas de mère. Elle aimerait se jeter par la fenêtre afin de les débarrasser du boulet qu’elle leur impose, c’est ça, ne plus exister, car enfin, elle est peut-être là physiquement, mais elle ne vit pas ; elle souffre, énormément, d’une souffrance affolée, son esprit s’impatiente, souhaite la mort ou la vie, mais pas cet enfer, il faut que cela cesse, vite, pourquoi une telle détresse ? Que peut apporter cette douleur ? Rien, alors autant partir, déclarer forfait. Olivier  pourrait refaire sa vie, avec une femme qui le mériterait mieux qu’elle, un déchet, un poids trop lourd, trop encombrant, trop inutile, trop moche. Elle a beaucoup grossi, les traitements ont été sources de multiples problèmes dermatologiques, elle n’a plus un centime pour s’offrir une crème hydratante et n’aurait de toute manière pas la force d’en mettre, le poids des obligations qu’elle s’est imposées étant déjà bien trop lourd. Et puis si elle pouvait se décider à disparaître enfin, les enfants auraient une deuxième maman, une vraie mère, qui leur ferait oublier la première, qu’ils ont à peine connue ; c’est ça, disparaître, mais  Juliette est retenue,  Juliette n’arrive pas à sauter, elle s’accroche, à un fil, un fil ténu d’espoir en l’amélioration promise, ce fil qui parfois lui fait construire des rêves :

 

- Et si j’allais mieux, un jour, si je revivais ?  Si je pouvais avoir envie de vivre, n’importe comment mais vivre, sentir, aimer et être aimée ?

 

             Juliette ne peut concevoir d’être aimée malgré tout cela, malgré son corps et son cerveau qui partent lentement, malgré sa tristesse affichée.  Olivier s’accroche, il se battrait même à sa place s’il le pouvait, il se blottit contre elle, comme pour lui donner à la fois son propre espoir convaincu, et sa force intense, indestructible ;  Olivier  vit pour elle. Elle admire ce courage, en même temps qu’elle sombre, submergée par la maladie, anéantie et désespérée. Et pourtant elle tient, elle ne sait comment, elle s’abrutit dans la broderie, les citrouilles avancent, pas elle, tant pis. Curieusement, la broderie donne des idées fameuses ;  Juliette commence à voir l’avenir, et peut-être même à s’en accommoder :

 

- Si je ne peux faire que ça, broder, pourquoi ne pas proposer mes travaux à une mercière ? On voit souvent dans ces boutiques des exemples de broderie ; qui les réalise ? Pourquoi pas moi ? Je me rendrais un peu utile, je pourrais peut-être même rapporter un peu d’oseille à notre petite communauté qui, sans mon salaire, passe un bien mauvais quart d’heure.

 

Etre médecin et vivre de sa broderie, quel pied de nez à tous ces gens qui de leur hauteur ne peuvent même pas concevoir une once de modestie, de fantaisie ; l’idée commence à lui plaire, l’avenir à se dessiner, il lui faut trouver des idées, entre deux passages à vide, elle doit arrêter de fumer cigarette sur cigarette devant sa cheminée et réfléchir, elle va tenter de lire, oui, c’est ça, lire. Mais quoi ?  Juliette ne possède pas un centime pour s’offrir un livre, elle se rue sur sa « bibliothèque », et relit, Kadaré, Irving, Bromfield, Mishima, Fitzgerald, Boulgakov, Hemingway, Céline, Cesbron, Kundera, Pennac, Camus,  tous, elle les relit tous, elle s’enfuit dans les livres goulûment, avec la soif de sortir de cet abîme, de s’échapper d’elle-même, de s’oublier.

 

Au début des signes de la maladie,  Juliette  n’a rien dit, à personne,  Olivier  s’en est rendu compte seul, l’a interrogée, l’a accompagnée aux consultations, mais sa volonté de ne rien dire, à personne, l’emportait sur tout le reste : ne pas inquiéter pour rien, ne pas s’apitoyer, ne pas faire pitié, telle était la décision qu’elle avait prise. Juliette a pris la décision d’assumer seule ce problème de santé, c’est son problème, elle ne veut pas en faire porter la détresse aux autres, surtout à ses proches, elle compte sur une récupération rapide. Les choses empirant, il avait bien fallu parler un peu ; c’est à l’une de ses sœurs qu’elle choisit de se livrer, lui imposant le secret le plus total et sa raison ;  Anne est une personne de qualité supérieure, compréhensive et de confiance ; Anne peut tout encaisser, elle est un roc qui se bat, elle veut le meilleur, pour elle tout comme pour ses proches,  Juliette le découvre, stupéfaite de sentir tant d’amour et d’attention chez cette grande sœur d’élite si lointaine, elle vit à Paris certes, mais elle a vécu deux ans en Turquie, elle a complètement changé de boulot, elle a su changer radicalement de vie, comme ça, par amour, elle a bossé comme une acharnée,  Juliette a assisté à sa thèse de doctorat, elle est reconnue dans son domaine par tous, hautes écoles, journalistes avisés, et elle publie, dirige des thèses, poursuit ses recherches dans toutes les bibliothèques du monde, publie articles et bouquins, et Anne trouve encore le temps d’appeler  Juliette régulièrement, de la soutenir, de s’informer sur les traitements, de s’assurer que  Juliette n’est pas entre les mains de charlatans, Anne est un soutien essentiel,  Juliette l’admire.

 

Le piège de cette situation c’est l’enfermement : les choses empirant, elle doit mettre ses parents au courant, au bout de deux mois, ainsi que tout le reste de la famille, elle se livrera brièvement à Noël, minimisant les symptômes, cachant sa fatigue derrière d’interminables siestes ; quant à ses collègues de travail, ils n’en savent strictement rien, en dehors d’un ami sur la discrétion duquel elle peut compter, elle continue à bosser, et faire ses gardes jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que son médecin hospitalier dise stop :

 

 

- Tu rentres demain dans le service, on te fait un traitement, tu dois t’arrêter, lui dit-il, en insistant sur le «dois». C’était en février 2000.

 

 Juliette ne sait plus où elle en est, est-elle vraiment très malade ? mais où se trouve son rôle à présent ?  Juliette est avant tout médecin, dans son âme,  Juliette soigne, soulage, suture, aide au bloc opératoire,  écoute, rassure, Juliette avait longtemps travaillé en neurochirurgie, elle avait pris en charge des centaines de patients, que fait-elle ici, dans ce lit, dans ce service situé juste en face de la neurochirurgie ? Perdue, elle se sent totalement perdue. Un jour, elle demande à son médecin :

 

 

- Mais, entre nous, selon toi, je suis médecin ou malade ? 

 

 

- Tu es malade, lui asséne-t-il.

 

 

Tout s’emmêle alors, qu’est-elle ? Qui peut l’aider, la guider vers une réflexion qui puisse aboutir à un statut, à une raison d’exister ? Chaque soir, en se couchant, elle enfouit sa tête malade sous son traversin et prie, prie longtemps, demande avec respect la délivrance et les raisons d’une telle souffrance. Elle refuse catégoriquement cette abominable étiquette de malade, de faiblesse, d’assistée, elle qui a toujours lutté pour donner le meilleur aux siens, le plus consciencieux à ses patients, le plus drôle à ses amis, réduite à rien, perdue dans ce malheur, à trente quatre ans, elle ne sait pas, elle ne sait rien, pense avoir tout oublié de la médecine, ne plus être dans le coup, la broderie ne représentant manifestement pas une source d’enrichissement intellectuel.

 

Et pourtant, cette rasante occupation se révélera peut-être comme un catalyseur pour l’avenir, elle lui permet en tout cas de réfléchir, tandis que son état de santé s’améliore trop lentement. Et les soucis financiers qui la guettent ne vont pas contribuer à l’anéantissement de cette inertie qui l’accable : elle doit aller mieux, quitte à reprendre le travail avant sa récupération complète, elle pense que revivre malgré tout lui permettra de reprendre le dessus, elle reprend optimisme et positive résolument, peu à peu ; la plus merveilleuse surprise arrive presque indûment, alors qu’elle n’y croyait plus, la disparition subite de cette folle sensation d’ébriété, un matin, cette sensation qui brisait sa vie, cette sensation qu’elle décrivait ainsi lorsque ses frère et sœurs lui demandaient par e-mail :

 

 

- Comment te sens-tu ? 

 

 

Elle répondait ceci :

 

 

- As-tu déjà vu un balai de chiottes de l’intérieur ? Demande-moi si tu sais pas. 

 

 

Elle hésite encore une fois à en parler, prudemment, elle souhaite s’assurer que ce retour vers une «normalité» encore précaire durera enfin, elle teste ses nouvelles possibilités, bien maigres, la fatigue toujours présente la cloue encore à tout moment, les malaises perdurent, les doutes résistent, les yeux s’acharnent sur leur folle course, le kiné aussi, il poursuit les interminables séances d’où  Juliette ressort exténuée, les yeux comme tirés hors des orbites, douloureux à l’extrême, incapable de marcher sans se tenir aux murs, incapable naturellement de conduire ; Olivier  une fois de plus est présent. Mais les choses évoluent, les symptômes s’amenuisent, la fréquence des malaises diminue,  Juliette s’en rend bien évidemment compte, sa joie ne s’arrête pas à de la joie, elle aspire le bonheur, elle vit chaque seconde, elle savoure le départ de l’enfer, le balai de chiottes se nettoie, elle est «intoxiquée» à la meilleure santé.

 

Quatre mois, quatre mois d’enfer, de nadir, dont deux au cours desquels elle a continué à travailler, ne parvenant plus à marcher droit ou même à enfoncer une clef dans une serrure, dans un hôpital psychiatrique où tout doit être fermé à clef !  Juliette en voit enfin le bout, elle se sent enfin capable de soulever des montagnes, de travail, d’amour, de joie, elle se projette dans le présent, dans l’avenir, elle refuse cet intermède de déchéance, souhaitant ardemment en supprimer l’abominable (surtout minable d’ailleurs, pense-t-elle) souvenir de sa vie ;  pas question de conserver un tel passé, ce n’était pas elle, ce ne pouvait pas être elle.

 

Elle décide donc de préparer son retour à la vie : recommence à donner bains et douches aux enfants, à leur lire des histoires, à les habiller ; elle fait du ménage, pour se sentir utile à la communauté ;  et puis elle contacte un copain de la fac pour préparer une nouvelle année d’études, c’est ce qui la fait avancer, étudier, encore, toujours, s’améliorer au possible, dans le sens que l’on désire, elle va recommencer enfin cette folle vie qu’elle affectionne tant, elle a enfin soif, elle a faim et envie de faire l’amour.

 

Deux mois, deux mois de rêve : reprendre le travail, les gardes, les soucis de tout le monde, abolir aussi le marasme financier, car il faut dire que les Médecins Assistants Hospitaliers ont un statut désespérant : contrairement aux fonctionnaires, ils n’ont pas droit au plein salaire pendant six mois d’arrêt de travail ; les gardes qui sont bien évidemment rémunérées, sur lesquelles sont prélevées toutes les cotisations sociales, les gardes n’entrent curieusement pas en compte dans le calcul des indemnités journalières ! Et pour couronner le tout, le salaire est plafonné ! alors pouvoir retrouver enfin un salaire décent, pouvoir enfin partir en vacances avec les enfants et leur offrir des glaces, quel luxe !  Juliette revit, une semaine de vacances dans le Golfe du Morbihan, le concert d’Eddy Mitchell, son Dieu, sa star, qu’elle voit enfin pour la première fois, elle chante et danse de tout son ventre, Eddy dont elle a tous les disques, Eddy dont les mélodies et les mots n’ont plus aucun secret pour elle. La voix d’Eddy qui a bercé son enfance, comme si son père avait deux voix. Les enfants, elle s’en occupe enfin  comme une vraie maman. Ses parents lui offrent un vélo, les débuts furent difficiles, ont aurait dit une grand-mère qui découvrait un robot-mixeur, une poule devant un couteau… les choses ont évolué avec la disparition progressive des troubles de l’équilibre et des troubles visuels et la petite famille peut à présent s’en aller, clopin clopant, surtout clopant concernant  Juliette, à bicyclette dans les forêts et vers les plages environnantes ; Marius est heureux, du haut de ses quatre ans et avec son vélo «sans roulettes» s’il vous plaît, il parcourt les pistes cyclables avec une aisance que lui envie Juliette, il fait beau, il fait chaud.  Et puis l’amour, toujours l’amour. Elle en profite pour maigrir un peu, de dix kilos quand même, elle fait des projets : gym, théâtre, voyages. Le rêve s’estompe un peu lorsqu’un matin, elle doit signifier à un patient qu’il doit quitter le service. Il faut dire que l’homme est particulièrement grand et baraqué, il en joue, il est infernal, immature et psychopathe, mais habituellement non agressif ;  Juliette n’en a pas peur mais elle évite de le «malmener» ; elle sait d’avance que l’entretien sera difficile, le patient prenant l’hôpital pour un hôtel, le fumoir pour un théâtre et les infirmières pour des salopes. Il se fâche, il pleure, cela dure, il faut rester ferme même si l’on sent monter la mayonnaise et elle monte ; rester ferme aussi malgré l’envie de partir en courant, de fuir cette situation, d’aller respirer dehors, de claquer la porte en somme. Juliette n’est assistée durant l’entretien que d’une infirmière d’un gabarit minuscule, alors qu’il aurait fallu un homme, il n’y en avait pas dans le service ce jour là. Le patient se lève, se dirige vers la porte en se tournant vers Juliette, pointant le doigt sur elle et hurlant :

 

 

- Salope ! t’es qu’une salope, je vais te tuer, si je te croise en ville ! Puis revenant sur ses pas et s’approchant d’elle «je vais la tuer ! »

 

 

Juliette se lève, elle n’est plus très sure de ne pas avoir peur ; les infirmières accourent toutes, tentant de calmer le type et intimant à Juliette l’ordre d’appeler des secours, mais, pétrifiée par tant de violence, elle ne sait plus, impossible de se souvenir du numéro, elle est en danger, debout, elle ne peut pas bouger, il obstrue la porte, maintenu, mais pour combien de secondes, par trois infirmières affolées ? elle ne veut pas les mettre en danger elles aussi. Le déclic se produit lors d’un petit mouvement de retrait, grâce à un autre patient qui, voyant la scène, vient ceinturer avec une incroyable force le dangereux et tente de l’éloigner, elle comprend enfin la chance qui lui est donnée de fuir, en profite pour se glisser dans l’espace étroit de l’encadrement salvateur et se précipite vers la sortie du service puis vers le long couloir incurvé tout au fond duquel se trouve son bureau ; mais le bonhomme n’attend pas son reste, se dégage et la suit en continuant de hurler ; Juliette cherche fébrilement en courant ses clefs, ne les trouve pas, puis les trouve enfin quand alors qu’elle est devant sa porte, tremblante de peur, cherchant la bonne clé qui se dissimule perfidement dans ce trousseau de malheur, elle voit arriver sur elle le malade en furie, hurlant, bavant :

 

- Je vais te tuer, salope ! Juliette se met à hurler, elle aussi, elle ne sait pas comment elle y arrive, la violence la pétrifie beaucoup trop habituellement, mais elle hurle, le type l’attrape, la secoue, elle ne sait pas, elle ne sent rien, concentrée sur la nécessité de ses appels au secours dont elle inonde tout le service, elle ferme les yeux, le temps s’arrête à l’infini, centré sur les hurlements, les siens et ceux de «l’autre», alors qu’enfin déboulent des hommes, qui l’arrachent des mains maudites de son agresseur, elle est sauvée !

 

C’est tremblante qu’elle parvient à pénétrer dans son bureau, elle pleure, elle souhaiterait pleurer seule mais le défilé de ceux qui ont assisté à la scène ou qui l’ont simplement entendue l’en empêche, tant pis, elle pleurera devant eux. L’infirmière qui a assisté à l’entretien et à toute l’agression lui explique qu’il la tenait des deux mains par le cou, la secouait et lui tapait la tête contre le mur ! Cette merveilleuse infirmière reste avec elle, lui explique qu’elle n’a commis aucune faute, la rassure.

 

Pour la petite histoire, elle continue de travailler après avoir séché ses larmes, la peur au ventre ; son chef de service, alors en congés et à la maison, qu’elle appelle afin de le prévenir, va la soutenir bravement en rejetant toute la faute sur elle ! il faut bien un coupable, Juliette est désignée ; douleur et détresse, colère et indignation, Juliette déverse sa rancœur contre cet homme encore absent qui ose lui reprocher ce que lui-même aurait dû faire depuis longtemps mais que la peur et la lâcheté ont retenu. Le type, lui, sera calmé par injections et enfermement dans sa chambre puis, au soulagement de Juliette, sera dirigé vers un centre pour malades dangereux. Juliette peut souffler et se détendre mais surtout travailler en toute sécurité.  La rechute n’en sera que plus cruelle.

 

Tout recommence insidieusement, méchamment, comme un cheval de trait qui avancerait au pas dont les œillères serrées ne lui permettraient de voir que le but à atteindre, là bas au loin ; comme pour la faire souffrir encore mieux. C’est la vue, précieux sens, qui commence à se brouiller un petit peu, à peine au début. Juliette s’affole immédiatement, appelle de son bureau le service de son médecin, celui-ci est en congés mais un autre médecin la verra, une femme qu’elle connaît bien, en qui elle a une confiance absolue et aveugle ; une heure après donc, Juliette se retrouve dans ce bureau impersonnel où défilent tour à tour infirmières et secrétaires, se laisse examiner, explique son effroi, mais «tout va bien» est le verdict, elle n’en est pas si sure ;  rendez-vous est pris pour le mois suivant avec son médecin habituel. Elle retourne à l’hôpital psychiatrique pour officier, vaguement soulagée même si…Même si cela devient plus dur de jour en jour, même si lors d’un entretien en garde, elle rencontre une femme de son âge qui lui raconte son histoire, SON histoire : symptômes identiques, traitements identiques, Juliette a en outre droit aux comptes-rendus des examens complémentaires, aux courriers médicaux, tout concorde ; il faut tenir le coup, ne rien dire, aucune allusion, garder la distance nécessaire pour un entretien de qualité. De toute manière, Juliette ne désire pas que quiconque sache, et surtout pas les patients. Dans le service, elle fait face, même si parfois elle perd un peu l’équilibre, on rit, ça passe, elle ne parlera pas de ses difficultés : tant qu’elle peut travailler, elle travaille. La consultation suivante avec son médecin n’apportera pas grand chose de plus, elle a beau se plaindre de tremblements notamment des mains et des jambes, c’est «émotionnel», «tiens tu vas prendre ça». pour le reste, troubles visuels, équilibre fragile, il parle de  «séquelles»…

 

 Alors elle bosse, elle se fond dans son travail comme pour mettre les siens à l’abri du danger qui les guette, en deux mots la rechute, si pesante pour elle bien sur, mais aussi pour son entourage ; pensant que tout cela s’arrêterait mais que tout cela sent bien mauvais. Les questions se succèdent : « jusqu’où cela va-t-il aller ? Vais-je retomber dans le gouffre que je viens à peine de quitter ? vais-je retomber aussi bas ? », elle redoute quelque chose, elle redoute car son état empire, la fatigue grandit et la cloue parfois au lit à l’internat de l’hôpital, entre midi et deux et puis, de parfois, cela passe à souvent, puis à tous les jours. Le tremblement s’estompe certes de façon intéressante mais pourquoi cette main gauche ne réagit-elle pas au traitement ? Juliette a de plus en plus de difficultés à s’occuper des enfants, Marius s’aperçoit de cette main qui tremble terriblement lorsqu’elle donne à manger au petit Nathan, elle lui explique qu’elle prend des médicaments «pour donner une bonne fessée à cette vilaine main qui ne veut pas obéir». Elle finit par en parler à Guillaume, son gentil collègue, qui lui propose de partager les gardes, elle en parle également à deux de ses chefs, qui la rassurent et l’autorisent à quitter les services lorsqu’elle a fini ou lorsqu’elle va mal. Juliette en vient à ne plus travailler que le matin, elle se force à rester lorsqu’une entrée est attendue dans l’après-midi, quand un malade pose problème, quand elle est de garde ou lorsqu’il y a du courrier à finir. Ses collègues prennent délicatement, il faut le dire, les devants :

 

- Que se passe-t-il Juliette ? Nous savons ce que tu as, nous pensions que c’était terminé, mais là tu es moins bien, tu n’arrives même plus à danser à l’internat, c’est tout juste si tu peux introduire ton bol dans le micro-ondes, tu ne manges rien et tu n’arrives plus à bosser toute la journée, ça ne va pas n’est-ce pas ? 

 

- Mais si, je t’assure, je suis juste un peu crevée en ce moment, ça va aller mieux, faut que ça passe, merci de me soutenir

 

- Mais enfin Juliette, tu ne parles jamais de rien, il faut à chaque fois que l’on t’arrache les mots pour savoir quelque chose, tu es malade, tu t’es faite agresser violemment, tu t’occupes de tes enfants, de ton mec, comment fais-tu pour te sortir de ce merdier ? Nous savons, toi comme moi, que dans une telle situation, il faut parler, à qui parles-tu ? 

 

- A personne, ça va ; je pense et puis je règle mes problèmes toute seule, comme une grande.

 

- Tu sais comme moi qu’à un moment, on est dépassé par la situation, qu’on ne la contrôle plus, il faut alors savoir s’avouer que l’on a besoin d’aide.

 

Juliette voit venir l’allusion et se prête passivement au jeu de la conversation :

 

- Tu as raison, mais si je vais voir un psy, je ne saurai pas quoi lui dire, je n’ai jamais parlé de moi ! 

 

- Réfléchis-y, Juliette.

 

Les choses empirent donc, visiblement ; elle commence à se sentir perdue, mais pas comme avant, pas comme lorsqu’elle touchait le fond il y a quatre ou cinq mois. A présent, elle se sent perdue car elle ne sait s’il faut attendre, s’il faut aller consulter son médecin, et, de plus, elle a peur, elle a peur que la direction de l’hôpital ne finisse par être mise au courant de cette situation et ne la mette dehors, ce serait la catastrophe, et tout cela semble reposer sur ses épaules, ce sont ses symptômes, c’est son agresseur, c’est son boulot, elle se décide enfin à contacter une psy, nous sommes en octobre 2000.  Il se passe quelque chose, Juliette le sait, elle tire la sonnette d’alarme.

 

 

Par juliette hache
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Mardi 8 février 2005

CHAPITRE III

 

 

 

 

 

 

Année 1985

 

 

 

 

 

 

Mon redoublement s’annonça sous le signe de l’acharnement. Non pas que la médecine me plût en particulier, je n’en connaissais encore que des bribes, mais j’avais décidé de réussir. Je repris mes cours, soigneusement préparés, j’avais compris qu’il s’agissait d’une compétition, que tous les coups bas étaient permis, qu’il ne fallait surtout faire confiance à personne en dehors des amis proches dont le nombre devait se réduire au strict minimum. Je retrouvai à la fac une copine de lycée et ensemble nous fîmes la connaissance de deux acharnées de notre style et toutes les quatre, nous nous motivâmes, même si nous n’appartenions pas aux mêmes promotions, nous n’en étions pas moins en première année, redoublantes de surcroît, c’était pour toutes l’année de la dernière chance ; nous nous accordions quelques pauses au café du coin, quelques fous-rires bienvenus, quelques séances de cinéma. Et j’avais gagné en outre une nouvelle liberté : je pouvais enfin échapper aux week-ends familiaux, de temps en temps et sur demande justifiée, point trop n’en faut. Ma belle assurance commençait à s’avérer utile.

 

Et c’est avec le plus grand sérieux que je préparai ce concours, aux merveilleuses sonorités du Barbier de Séville, que j’allai même voir et écouter un dimanche, sur un strapontin au Paradis, une émotion presque divine, gravée à tout jamais dans ma mémoire. Je me trouvais assise exactement au milieu du Paradis, sur un strapontin, avec une vue plongeante sur la fosse et sur la scène ; l’attente fut délicieuse, c’était mon premier opéra, je n’étais pas accompagnée, observant le public qui s’installait, bavardait, quelques vagues personnalités qui se mon-traient, papillonnant des uns aux autres avec une aisance que je ne leur enviais pas, concentrée que j’étais sur la surprise qui allait se jouer devant moi. Mon cœur se mit à gambader furieusement lorsque le chef apparut, du fond de la fosse, aérien, je le trouvai beau… Grand silence, une formidable émotion m’envahit, et je découvris, subjuguée, les premières sonorités de l’ouverture du Barbier de Séville dans ce cadre magnifique, sonorités qui n’avaient rien à voir avec ce que je pouvais recueillir sur mon disque, car de surcroît, je voyais la musique, elle naissait sous mes yeux et s’envolait droit vers moi, équilibrée, subtile. puis arrive Almaviva, on guète le couac, on se laisse emporter par un tourbillon de voix parfaites, d’airs enjôleurs, on chante même, on est mal assis mais si bien placé !  Je n’ai jamais pu, par la suite, retrouver cette place là, à mon grand regret ; entracte, je restai à ma place de peur qu’on ne me la subtilise, et puis je n’avais personne à retrouver, pour partager ce bonheur que je gardai donc pour moi, pour un temps. Fin du deuxième acte, il était temps, j’étais au bord de l’escarre. Dopée pour tout affronter.

 

Finie la léthargie, je me plongeai avec délice dans ce concours, tentant de fameux records d’heures de travail que je notais sur une feuille préparée à cet effet, heures quotidiennes bien sur mais aussi totaux   hebdomadaires et même mensuels ! Quel régal de totaliser quatorze, quinze, seize heures de boulot par jour ! Et j’apprenais, acharnée, voulant tout savoir, connaître le détail qui ferait la différence, voulant dépasser les autres car les places étaient chères, voulant me prouver que je pouvais réussir sans peine, voulant enfin prouver à mes parents que je n’étais pas si mauvaise que ça, qu’ils pouvaient enfin m’accorder leur confiance et desserrer la bride qu’ils avaient nouée à mon cou, voulant leur prouver aussi que je pouvais accéder à leur idéal professionnel. Car je l’avais bien compris, il fallait que leurs enfants fassent des études pour exercer un bon métier, il fallait qu’il y ait un médecin dans la famille, ma mère ayant du arrêter ses études de médecine faute d’argent. J’étais donc destinée à ce métier, comme autrefois on destinait les fils à l’armée et à la prêtrise !

 

Les partiels de janvier passèrent comme une lettre à la poste, j’avais préparé en Chimie organique des petits papiers, par centaines, qui portaient des questions, et je les avais placés dans une pochette ; ainsi préparée, je pouvais en quelques secondes écrire n’importe quelle formule chimique, n’importe quelle réaction, retrouver le nom de chaque formule, ce qui me permettait de disposer de plus de temps pour les problèmes à résoudre. Les autres matières, Statistiques, Biophysique, et d’autres peut-être, ne m’on laissé aucun souvenir, assez faciles à mémoriser.

 

Je partis donc au ski l’esprit tranquille, déjà prête à enchaîner sur le second semestre, avec de grosses matières, Histologie, illustrée dans «La gifle», où Isabelle Adjani au début passe aussi le concours et a pour sujet d’histologie je crois «les épithéliums glandulaires», Embryologie, Biologie, Physiologie, Biochimie, Anatomie. Je bossai, bossai, comme plus jamais je ne réussirais à bosser. Arrivèrent les examens, ma fébrilité décuplait chaque jour, plus le temps avançait, plus je constatais ne rien savoir, révisant nuit et jour, et pourtant, mes cours étalés devant moi n’avaient plus aucun secret, aucune impasse à déplorer malgré parfois des chapitres imbuvables, j’avais seulement une peur viscérale de la panne sèche, je m’y préparais donc. Et cette application paya, les sujets arrivaient, je me jetais littéralement sur ma feuille et après un brouillon sommaire, rédigeais de ma plus lisible écriture avec une assurance portée par les fruits de mon acharnement.

 

Lorsque j’ai passé l’épreuve d’Anatomie, le dernier jour du concours, c’était l’épuisement total ; je ne le savais bien évidemment pas ; l’épreuve la plus importante ! je devais tout connaître, je connaissais presque tout ; je devais être capable de tout dessiner, vite, très vite, et très bien, j’aimais ça ; je passai donc ma nuit entière à réviser une dernière fois. Quand à cinq heures du matin, après un dernier comprimé de vitamine C-caféine, je bossais le muscle grand pectoral, je décidai d’aller dormir une heure et de finir les muscles du tronc de six à sept heures du matin ; je cafouillai avec mon réveil, me couchai tout habillée, insortable donc, et me réveillai à sept heures trente, l’épreuve commençant à huit heures. Affolement complet, désespoir, je partis malgré tout après avoir passé une tenue plus correcte, présageant déjà de ma reconversion dans la photographie. J’arrivai en courant devant cet amphithéâtre de malheur, déconfite ; mes parents étaient venus me soutenir, j’eus à peine le temps de les saluer et de leur avouer mes ignorances dont ils ne croyaient pas un mot et j’entrai, les jambes coupées, le souffle bloqué, et me plaçai  en vue de cette page que je voyais déjà vide, sordide. Je sortis de ma trousse remplie entre autres de multiples gri-gri que je caressai sans plus d’espoir, les crayons de couleur désormais inutiles, et attendis, un temps infiniment douloureux, qu’enfin les sujets soient énoncés : notre professeur tendit plusieurs enveloppes contenant des séries de questions différentes à une fille située au premier rang, je la haïssais alors de toutes mes forces ; elle en choisit une, le professeur la déchira en nous demandant de ne pas lyncher la fille si le sujet ne nous convenait pas, «je vais me gêner» pensai-je, puis il commença la lecture du sujet. J’étais au bord de la défaillance, jusqu’au bout de l’énoncé, et quand le top du départ fut enfin donné, je réalisai avec stupéfaction et bonheur, que les sujets n’avaient aucun secret pour moi, que mon grand pectoral, révisé à peine quelques heures plus tôt était tombé, et avec fébrilité me lançai donc dans la rédaction et le dessin, j’étais sauvée !

 

Je sortis rayonnante, tout avait bien marché, mes parents m’emmenèrent sans doute au restaurant et j’étais en vacances ! je me voyais déjà étendue sur une chaise longue dans le jardin à la maison ou encore sur la plage, sur mon île, auprès de ma terrible Clémentine, ne pensant à rien d’autre qu’à manger, dormir, et prendre du bon temps, l’après-midi bien évidemment, le matin étant réservé à mon incontournable activité de vendeuse de fruits et de légumes sous cette vielle halle fraîche. L’idée même de ce désœuvrement, de cette nonchalance à venir me paraissait si lointaine, si inaccessible, que je me demandais si véritablement ces mots correspondaient à des activités existantes. Je ne réalisais plus l’existence qu’à travers le travail dans lequel je m’étais fondue pendant presque un an, et pourtant je savais qu’il existait autre chose, je ne pouvais tout bonnement plus imaginer cette autre chose.

 

Bien sûr, par la suite, dans l’attente des résultats, le doute puis la certitude du re-calage ferme et définitif ne me lâchèrent plus, nous avons tous vécu cela, pensez-vous ! cinq cents candidats pour soixante-dix places, de l’inatteignable. Le jour des résultats, nous sommes parties avec ma mère, la saison avait commencé ; je quittai mon cher étal de fruits et légumes, la peur au ventre, munie de tous les encouragements possibles ; faire la longue route jusqu’aux résultats s’averra beaucoup plus difficile qu’au Bac, ma mère tentait comme elle le pouvait, de meubler une conversation que ni elle ni moi n’avions le courage de soutenir ; là-bas, devant la fac, j’eus du mal à m’ex-traire de la voiture, je demandai à ma mère de rester, le besoin probable de me confronter seule à mon échec, le besoin qu’elle ne le voit pas, et aussi sans doute une part de honte si elle venait ! la fifille qui ne peut pas se débarrasser de sa manman…Mes jambes semblaient s’enfoncer dans le béton, un poids de métal lourd les barrait devant mes cuisses, comme si j’avançais dans une vase profonde et à perte de vue. Je croisai quelques amis qui me félicitèrent, je n’en crus pas mes oreilles, le niveau de la vase qui m’entravait s’abaissa ; un doute s’empara de moi : et si c’était vrai, si j’avais réussi ce fabuleux pari ? je faisais répéter, je n’avançais plus, je me décidai, cherchai mon nom sur la liste enfin devant moi, me trouvai, suivis du doigt la ligne menant au verdict, bousculée parfois par d’autres anxieux, je recommençai alors, à plusieurs reprises, et arrivai enfin ! au mot fatidique : ADMISE. Je vérifiai, cinquante deux ou cinquante-quatrième, je ne sais plus et puis quelle importance ; je regardais autour de moi, sans les voir, la déception et la joie, le bonheur, la fierté,  la honte, les larmes. Je revins vers la voiture. Ma mère n’en pouvait plus d’angoisse, me reprocha ma lenteur «j’étais tellement anxieuse, tu aurais pu te dépêcher»…Sur la route, ma mère au comble du bonheur m’annonça qu’elle et mon père avaient décidé de me laisser faire de la photo si j’avais échoué au concours. Tragédie.

 

Cet été là, pour mon anniversaire, 20 ans ! je reçus la visite d’un très vieil ami, Jean, qui s’était engagé dans l’armée et avait connu pas mal de guerres ; nous nous étions perdus de vue depuis sept ans mais avions gardé un contact régulier, par téléphone et surtout par courrier. Entre nous naquit une relation unique, nous nous comprenions sans même nous regarder, nous nous plaisions sans même nous le dire, c’était l’amour infini que j’avais éprouvé pour lui sept ans auparavant, j’avais treize ans, l’âge où les sentiments sont purs, dénués de toute considération matérielle, de tout principe ou corruption ; je l’avais sincèrement aimé de toutes mes forces, sans le lui montrer, me cachant presque, qui ressurgissait et qu’enfin je ne cachais plus. En quelques jours à peine, je crois l’avoir envoûté, par un simple flirt, mais tellement nécessaire, tellement évident. Et puis mes parents s’étaient fendus, toujours pour mon anniversaire, d’une rutilante 2 CV crème, dont j’ai longtemps conservé le bolduc accroché pour l’occasion au rétroviseur extérieur ; il a du s’envoler un jour de grande vitesse, cela arrive souvent avec ce type de véhicule. Quant à Jean, il repartit en mission pour l’armée, j’aurais du le retrouver quelques années plus tard, nous manquâmes le rendez-vous, continuâmes à nous écrire, à nous téléphoner, mais nous ne nous sommes jamais revus.

 

Les années qui suivirent furent heureuses, enjouées, parsemées de multiples rencontres, du premier contact avec la vie hospitalière. Difficile de s’approcher d’un patient et de lui dire :

 

- Je vais vous examiner.

 

L’accès au corps des autres, même avec leur accord, est un rude pas vers l’apprentissage de ce métier et pourtant si essentiel et devenu si naturel avec le temps. Une immense retenue, une timidité soudaine et bouleversante retenaient ma main, qui pourtant devait s’approcher, palper, et mes oreilles qui devaient écouter ces cœurs en déroute, ces intestins au calme plat ou au contraire en fuite…

 

            Côté cœur, il m’arriva aussi une mystérieuse aventure, un été : le fils d’un ami de mon père, que j’avais connu très amicalement lors d’une fête et qui en outre était dans la même promo que l’une de mes sœurs à Centrale, était venu me voir lorsque j’étais à la fac et nous rendit visite dans l’Ile ; il était mon aîné de 5 ans, il était fort beau, le visage taillé au couteau comme dans de la pierre, très mince, un physique élégant, un cou et des bras superbes. Bien évidemment je me précipitai dans le piège et mordis à l’hameçon, l’occasion était trop belle. Il m’initia à un amour encore une fois platonique mais tranquille, serein, j’y croyais vraiment, nous étions heureux ensemble. Je ne sais pourquoi il partit sans crier gare, profitant de mon travail au marché, me laissant une simple lettre où il expliquait qu’il n’était pas prêt… Qu’à cela ne tienne, je l’attendrais ; je ne l’ai jamais revu ; j’ai reçu un faire-part de mariage quelques années après, et ma sœur l’a oublié.

 

Je déménageai avec fracas de ma chambrette pour aller habiter un merveilleux appartement avec ma petite sœur, près de la gare, mais loin des trains. Commença alors une vie de patachons, faite de fêtes et de disputes. Ma petite sœur et moi avions tou-jours eu quelques petits problèmes relationnels, qui se poursuivirent allègrement, écharpées mémorables, hurlements, appel des parents dans l’espoir qu’ils nous donneraient raison, espoir vain d’ailleurs, alors chacune de nous repartait de son côté,  calmée, c’était déjà ça ! Nous pouvions, par ailleurs nous soutenir activement lors des moments de déroute ; je partis un jour à la fac, préparant mes clés de voiture, me dirigeai vers l’endroit où je l’avais garée la veille, ne la trouvai pas ; étant souvent victime d’oublis de ce genre, je fis le tour du quartier, bredouille. Je m’affolai un peu, retournai le quartier de plus en plus anxieuse au fur et à mesure de mes vaines recherches puis me rendis à l’évidence : ma 2CV avait disparu ! Plutôt que de sauter dans un bus pour aller en cours, je ressentis le besoin urgent de retrouver ma sœur et de partager avec elle ce désastre intolérable. Je remontai donc à l’appar-tement, la trouvai en train de faire la vaisselle et m’aperçus alors qu’aucun mot ne sortait de ma bouche ; effarée, je cherchai une solution à ce brusque mutisme et lui écrivis un bref message que je brandis devant ses yeux ; puis quelques instants après la parole me revînt et nous pûmes à loisir exprimer notre indignation devant la catastrophe : je venais de perdre un être cher.

 

A l’époque, je m’étais plus ou moins amourachée d’un garçon, disons que je l’aimais bien, lui qui en revanche m’aimait sincèrement. Après six mois  de vie plus ou moins commune, nous avions pris la décision, au grand dam de mes parents, de prendre le large, de vivre notre vie. Petit appartement neuf, chic, dans résidence moderne, on avait tout pour que notre amour puisse s’épanouir comme il se doit. Je n’étais pas heureuse, je me fis une raison, pensant que mon cœur était fermé définitivement, que je ne serais plus jamais capable d’aimer. Je n’ai ressenti aucun désespoir à la découverte de cette vérité, ma vérité du moment, et me suis imaginé un futur tranquille, quelques enfants sur qui je pourrais reporter tous mes sentiments, si j’étais encore en mesure d’en éprouver, ce qui n’était pas gagné.  J’allais à la fac, donnais à droite à gauche quelques cours de Français, d’Anglais, gardais aussi de jeunes enfants, collais des affiches la nuit pour annoncer les soirées étudiantes, en distribuais dans les rues, en inondais les pare-brise sur le campus, bref, beaucoup d’agitation pour trois francs six sous. Cet été là, le second que je passais «en couple», fut gériatrique : en effet, je m’inscrivis en tant qu’aide ménagère pour des personnes âgées ; et je découvris ce monde à part, où les  vieillards humblement vous recevaient chez eux, eux qui avaient vécu, attendant pour la plupart plus de dynamisme et d’optimisme de vous que de ménage et de courses. Ces sourires, ces expressions vieillottes mais tellement justes, et parfois ce besoin de tyrannie, parfois seulement, lançant des défis que je relevais avec mauvaise humeur, pour leur plus grand plaisir ;  et le reste, cette femme qui souffrait atrocement que j’emmenais promener lorsqu’il faisait beau, ce vieil homme qui me parlait de sa guerre, de ses fils, de ses balades en 4 L, cette mamie qui parlait en argot, cette autre qui ne pouvait plus sortir de chez elle et qui avait été première main chez Chanel, me montrant d’anciennes robes de la grande couturière, un régal !

 

 Mon ami que j’aimais mal était tantôt étudiant en œnologie, tantôt ambulancier ; il me sommait de mettre des tailleurs, des bas, des talons hauts lorsque nous sortions ensemble, se mettait en colère lorsque le ménage n’était pas fait selon son goût, lorsque je n’avais pas préparé à dîner, ce qui m’arrivait souvent il faut le dire, et, le pompon, il se louait des films pornos et me demandait d’aller me coucher, à 21 heures ! pendant qu’il les regardait ! Non pas que j’eusse aimé regarder ce genre d’œuvre, mais cette attitude manquait manifestement de la convivialité que je chérissais dans cette vie là, ma vie d’étudiante. Ma vie qui commençait à se languir, ma vie qui sentait le renfermé.

 

Quelques mois plus tard, j’étouffais, incapable de me l’avouer, ne voulant pas lui faire de mal, les disputes se multipliaient, à en devenir quotidiennes, je savais avoir beaucoup donné de ce qu’il me demandait, il n’avait exaucé aucun de mes souhaits concernant cette vie de couple, aucune fantaisie, aucune folie, des fêtes oui, mais avec ses amis, les miens l’emmerdaient, l’enfer ;  je partis comme infirmière dans une colonie de vacances, respirer, revins trois semaines plus tard, ma décision était prise, je le quittai, retournai avec mes quelques meubles à l’appartement (il garda quelques souvenirs utiles, peu m’importait) où vivaient ma sœur et son ami ; ils devaient déménager, j’allais pouvoir vivre seule, dans mon appartement, je voyais poindre cette liberté tant désirée, j’étais sauvée.

 

Le sauvetage fut malgré tout long, le garçon que je quittais s’accrochait désespérément à moi :

 

- J’ai changé  m’affirmait-il. Or il pouvait changer ce qu’il voulait, là n’était pas la question, j’étais partie pour recommencer à vivre, pour tenter de réveiller mes sentiments, pour goûter au plaisir d’être seule, et il ne pourrait pas m’enlever ça. Chantages au suicide, il faillit me coincer, je résistai. Coups de téléphone en pleine nuit, visites inopinées, il exerçait sur moi une insupportable pression m’entraînant au dégoût, il ne savait plus comment se faire désirer, aimer, un total naufrage, il ne m’aurait plus.

 

La suite fut quasi rocambolesque, pas tou-jours avouable, mes copines ne pourraient même pas témoigner. J’avais un ami, un ami qui préférait les hommes ; cet ami m’a fait découvrir à travers nos escapades, le petit brin de folie que je cachais plus ou moins quelque part dans ma tête, il m’a comment dire, émancipée ? je me suis lâchée, grâce à lui, j’ai pu constater et apprécier ce dont j’étais capable ; nous passions des soirées dans des cafés ou chez lui, ou chez moi, discutant sans relâche, échangeant des livres, il me présentait ses amis, plus âgés que nous, et surtout souvent extrêmement  aisés ; nous fîmes aussi une virée à Barcelone, ville magique, mais un temps de chien ! Je vivais enfin. Je multipliai les aventures, des garçons tous plus bizarres les uns que les autres, je retrouvai un vieil ami, un caractère difficile et tellement volage que je m’essoufflai, et puis son frère, et puis d’autres encore, ce fut une année où je risquai beaucoup mais ne tombai jamais dans les multiples addictions dont j’étais le témoin. Non pas que je fus plus forte ou plus déterminée à l’encontre de ces produits, j’ai souvent abusé de l’alcool, mais je ne supporte pas de ne pas pouvoir garder tout mon contrôle ; l’herbe, sous toutes ses formes, vous prostre, vous cloue à votre place, quand elle ne pousse pas le vice jusqu’à vous rendre malade ou fou.

 

La fac, en dehors de cette vie trépidante, continuait vaille que vaille, et je trouvai le temps pour aller muser à quelques cours, ceux pour lesquels j’assurais «la ronéo». Ce système extrê-mement pratique consistait à se répartir les matières en groupes devant prendre les notes, les mettre en ordre, les recopier proprement, les agrémenter au besoin de quelques dessins plus ou moins humoristiques, puis les apporter à photocopier et les faire distribuer à tous les étudiants de la promo. Ainsi, nous nous retrouvions à trois ou quatre en cours, sur une centaine d’étudiants. Parfois, les soirées d’amphi nous réunissaient tous, plus nombreux qu’à la fac, soirées folles, chansons paillardes, déshabillages intempestifs, de préférence tournés vers les dîneurs à côté, bien que les restaurateurs nous aient consacré une salle «à part» comme dirait Sally ; nous étions «grillés» dans bien des établissements ; les sorties de restau ne man-quaient pas non plus d’animation : les garçons ivres, arrêtaient la circulation en baissant leurs caleçons, encouragés par les filles, pas moins imbibées.

 

En travaux pratiques, j’avais fait la connais-sance de Fafa, étudiante comme moi, qui rivalisait de gentillesse et d’humour débridé. Un rien nous inspirait, tout devenait matière à plaisanteries, de l’appel où nous  disions qu’il manquait (pardon à elle) Bernadette Laffont, jusqu’à la fin du cours. Nous étions faites l’une pour l’autre et elle déci-derait, sans le savoir, de mon avenir. Les soirées à la maison furent de plus en plus agitées, la baignoire ne désemplissait pas d’eau froide et de participants ; j’y ai échappé Dieu merci. Vers trois heures du matin, nous partions en voiture chercher à manger, n’importe quoi, je me souviens d’un repas saucisses-purée particulièrement arrosé et drôle. Les voisins ne se sont curieusement jamais plaints, la police n’est jamais venue, dommage, on aurait été plus nombreux !

 

Arrivaient les examens de juin, affolement général, nous envahissions mon salon de feuilles de cours, de pots de Nutella, de paquets de gâteaux, de chips et autres bols de thé une semaine avant les épreuves, quand ce n’étaient pas deux jours ; nous nous plongions dans la triste réalité de notre pure ignorance, la nuit, le jour, avec en tête l’été qui arrivait, autant dire que nous prenions l’affreux présent du bachotage par-dessus la jambe. J’ai repassé cinq fois le certificat de neurologie, six fois l’urologie, etc. à la fin, les profs me les donnaient ; il faut bien dire que les sujets étaient retors, et que les cours étaient difficiles, des classifications à n’en plus finir, parfaitement inutiles en ce qui nous concernait à l’époque.

 

Cet été là, je n’avais aucun projet et trois mois à combler, ce qui ne m’angoissait pas outre mesure, sauf peut-être pour me faire un peu d’argent, comme tous les étés. Mon amie Fafa me proposa de contacter un organisme pour repartir en colonie de vacances en juillet, toujours en tant qu’infirmière bien sur, je n’avais aucune compétence par ailleurs. Je fus acceptée et partis donc du côté de Strasbourg où m’attendait un centre particulièrement agréable, et une équipe dynamique et sympathique. Je m’entendis très bien avec le directeur, un homme de cœur, drôle, à l’écoute des enfants et dont le caractère et l’humeur étaient parfois difficiles. Je passai à travers les mailles et n’ayant rien de prévu pour le mois d’août, j’acceptai de le suivre du côté du Golfe du Lion pour un centre qu’on lui avait proposé suite à la défection tardive du directeur initialement responsable.

 

Entre les deux, je devais passer quelques jours chez moi, mais une amie en avait décidé autrement ; nous partîmes sur mon île, deux jours, puis en revenant, nous allâmes consulter sa voyante extralucide, qui me cloua sur place. En effet, elle me fit toutes les cartes, tarots, numérologie etc. puis les prénoms, puis elle travailla sur des photos, cela dura une éternité, c’était fatigant et éprouvant ; elle me décrivit le bureau de mes parents, dont l’agencement et la décoration étaient uniques, elle me parla d’un procès qui était effectivement en cours, et m’annonça que nous le gagnerions, mais qu’il faudrait être patients ; puis elle travailla sur mon avenir proche, le présent étant très confus puisque je sortais alors avec deux garçons, l’un à Paris, l’autre quelque-part dans le monde ; elle me conjura de les laisser tomber car j’allais, au cours de ce mois d’août 89, rencontrer l’homme de ma vie ; elle me décrivit le centre de vacances ; bref, je sortis de là émue, fatiguée, interloquée. Mon amie me rassura, m’expliqua que cet état de mal-être ne durerait pas, et que tout allait progressivement se remettre en place, le chemin se ferait de lui-même, malgré le bouleversement du moment, et nous continuâmes à faire la fête. Je fus cambriolée, la porte de mon appartement complètement défoncée, on vola mon stéthoscope, le reste fut épargné ;  il faut dire que le fameux reste n’avait rien de reluisant, la chaîne hi-fi avait dix ans, la table gigogne du salon  consistait en deux cageots s’encastrant admirablement et soutenant à grand peine les verres de gin. Ces cinq jours de battement qui auraient du me permettre de préparer le centre d’août furent donc occupés entièrement par des sorties, des sorties ainsi que… des sorties. Je ne concevais plus la fête sans alcool ni d’ailleurs l’alcool sans fête ; chaque garçon rencontré faisait l’objet d’un minutieux examen, la voyante pouvait s’être trompée de lieu.

 

Le matin du départ arriva, j’étais complètement sonnée de fatigue, je ne me souviens plus avoir fait mon sac, ni un peu de ménage ; j’allai repérer à la gare le groupe avec lequel j’embarquais puis partis déjeuner dans mon café préféré, juste en face, d’où régulièrement nous rêvions avec mon grand ami de voyages extraordinaires, regardant avec envie tous ces passants chargés de mille valises et partant pour l’inconnu. Mon thé avalé, je me dirigeai vers le train, somnambule, m’installai dans un coin tranquille, prête à dormir dès que possible, jusqu’à Narbonne, si possible.

 

 

Par juliette hache
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