roman j hache

Mercredi 24 mai 2006 3 24 /05 /Mai /2006 12:49

La nuit fut tout sauf reposante, il fallut écouter Emmanuelle divaguer faute de quoi Marianne pouvait essuyer un orage sans précédent maculé de cleptomanie et de psychiatrie ; il fallut se fâcher pour qu’elle se couche, surveiller qu’elle reste bien au lit, supporter la douche de trois heures du matin ; il fallut récupérer Emmanuelle dans le jardin, nue et chantante, vers cinq heures. Marianne ne regardait plus l’heure, souhaitant ardemment que le jour vienne apaiser cette rage d’explication avec la vie.

          Le jour venu, Marianne, chancelante, accueillit avec une certaine bravoure les nouvelles lubies de son amie : partir n’importe où, faire des achats, revoir des amis perdus etc. elles déjeunèrent curieusement, puisque Emmanuelle lui fit acheter des saucisses, haricots, ventrèche, œufs, afin de réaliser un breakfast. Pendant que Marianne obtempérait, Emmanuelle avala un paquet entier de céréales, but trois gouttes de jus d’oranges, et lorsque Marianne revint, ce ne furent que reproches et admonestations : trop lente, mauvais haricots, œufs trop petits, ventrèche trop quelque chose, Marianne n’écoutait plus et faillit lui envoyer les sacs à la figure. Elle se prépara un thé, trouva de la confiture, piocha dans le pain chaud qu’elle venait de rapporter et avala son petit déjeuner avec une lenteur et une application calculées, sous les huées de son amie, si l’on pouvait considérer cela comme une amie, ce dont elle commençait à douter sérieusement. La satiété aidant, Marianne crut tenir la solution en téléphonant au psychiatre dont Emmanuelle lui avait providentiellement fourni les coordonnées ; elle dut presque se battre pour qu’Emmanuelle reste tranquille, pour qu’elle accepte de le voir, il lui fallut donc déployer des trésors de ruses dont elle ne se savait pas capable. Le psychiatre alerté leur demanda de venir illico au cabinet, Marianne proposa donc à Emmanuelle d’aller lui raconter qu’elle se sentait si bien, et c’est réticente mais tacitement consentante qu’Emmanuelle se rendit chez le médecin. Il les reçut immédiatement, comprit rapidement le problème, rassura Emmanuelle sur son sort en la certifiant qu’il ne l’enverrait pas à l’hôpital si elle restait sage, demanda à Marianne de veiller quelques jours sur elle, le temps que la crise passe et stoppa l’anti-dépresseur en cause. Il rassura également Marianne sur la brièveté probable de l’épisode ainsi que sur la totale réversibilité des symptômes. Elle le quittèrent rassérénées, partirent flâner dans Bayonne mais la tentation était si grande pour Emmanuelle d’aller dévaliser quelques boutiques que Marianne lui offrit un thé puis elles rentrèrent. Marianne appela son employeur afin de le prévenir de son absence puis téléphona à la banque et passa déposer l’arrêt de travail d’Emmanuelle. Elles rentrèrent ensuite à Saint Martin et Emmanuelle dormit un peu. Marianne en profita pour prévenir leurs amies et Brice.

 

          Le soir même de cette mémorable journée, la fébrilité reprit Emmanuelle qui souhaitait absolument assister au débat philosophique prévu au café qu’elles fréquentaient régulièrement. Marianne finit par accepter, un peu lasse de guerroyer, pensant que cela lui permettrait une petite bouffée d’oxygène bienvenue. Elles repartirent donc à Bayonne, écoutèrent en picorant des tapas les propos tenus par un maître de conférence bordelais sur « l’altérité » ; Emmanuelle se tint miraculeusement bien et lia connaissance avec un jeune auditeur, tant et si bien qu’ils repartirent tous les trois à Saint Martin. Le jeune homme partagea la couche d’Emmanuelle et permit ainsi à Marianne de se reposer. Il fila le lendemain. Emmanuelle semblait aux anges :

          - Nous avons beaucoup parlé il est très cultivé c’est sensationnel mais nous ne pourrons pas nous revoir de sitôt car il doit partir en voyage je ne sais où enfin il est très attentionné tu vois moi c’est ce que je recherche rencontrer des types au petit bonheur et découvrir des personnes vraiment intéressantes, du café ? Je dois téléphoner à Brice…

 

          Le téléphone sonna avant qu’elle ait pu décrocher pour appeler son cousin :

          - Xavier, quelle surprise !

          - … Emmanuelle, comment allez vous ?

          - Oh je vais très bien merveilleusement bien si vous saviez … Emmanuelle sentit la machine s’emballer, elle eut très peur de montrer son état d’excitation à Monsieur Comte pour une raison simple : elle ne souhaitait pas qu’il perçoive le plaisir dans ses paroles ; elle fit un effort colossal afin de paraître calme. Et vous ? demanda-t-elle après une légère hésitation ;

          - Très bien, je vous remercie. Cela fait longtemps qu’on ne s’est vus, Emmanuelle, je dirais que vous allez finir par me manquer, murmura-t-il ;

          - Moi ? Elle rit, puis se reprit : vous manquer quelle drôle d’idée ! Voyons nous si cela peut vous faire plaisir. Emmanuelle sentait en elle bouillonner un cynisme qu’elle adora. Faire du mal, lui faire du mal, elle buvait du petit lait. Alors, quand serai-je libre une heure ou deux peut-être ? Oh, cela risque de faire beaucoup, deux heures…

          - Emmanuelle, vous poussez un peu, non ?

          - Je plaisantais j’adore plaisanter, dit-elle d’un ton badin. Puis, sentant qu’elle avait l’avantage, elle ajouta : sortirons-nous ou bien préférez-vous rester chez moi ?

          - Nous pouvons sortir, répondit Monsieur Comte de plus en plus déstabilisé ; vous n’êtes pas seule peut-être ?

          - Non enfin si je suis seule et vous ?

          - Puis-je passer, ce soir, disons vers dix neuf heures ?

          - Passez donc ! A ce soir !

          Elle raccrocha, vite, pour qu’il ne comprenne pas mais aussi pour mieux savourer son insolence.

          Emmanuelle ne comprit pas que pour une fois, la première, l’homme qu’elle aimait lui offrait une soirée ; auparavant, elle aurait bondi sur l’occasion et souligné le miracle par une série de questions : vous êtes seul ce soir, vous n’avez rien d’autre à faire, vous êtes en manque, vous m’aimez donc ? Mais toute préoccupée qu’elle était par des considérations éphémères et virevoltantes elle passait à coté de ce qui, bien plus profondément, représentait à ses yeux l’essentiel : l’amour qu’elle portait à cet homme. L’insouciance du moment, pathologique, rasait tout au passage à son insu.

          Leur entrevue du soir fut périlleuse, en tout cas ressentie comme telle par Emmanuelle, frénétique, goulue, avide ; elle réalisait l’étrangeté de son comportement, de son humeur aussi, et désirait plus que tout la dissimuler. Alors dès qu’elle se laissait aller un peu, elle devait freiner ses ardeurs à mort, continuer à respecter les désirs et les non désirs de l’homme comme elle avait toujours fait, ce qui lui coûta une extrême angoisse, angoisse de paraître, angoisse qu’il se rende compte, angoisse face à cette pathologie qu’enfin elle discernait dans la boue de son esprit. Voici la raison du péril qu’elle ressentit au contact de son ami. Péril qui durerait un mois et demi, pendant lequel elle multiplia les actes inconsidérés, dépensant une énergie folle et énormément d’argent, comme pour oublier. Cette soirée passée avec ce type du café philosophique lui laissait un goût amer qu’elle tentait d’effacer par sa boulimie d’autre chose. Il avait été tendre pourtant, ils avaient beaucoup parlé aussi, elle pressentait qu’elle n’avait pas été à la hauteur et dans son gentil délire, elle posait mille étiquettes sur cette fugitive relation qu’elle ne comprenait pas, alors elle passait à autre chose. Noël approchait et elle décida d’une grande fête chez elle, histoire de parachever sa déroute pécuniaire.

          - On fait venir tout le monde, lançait-elle à Marianne, les copines Brice Xavier ton Philippe (qui restait d’actualité malgré les événements Emmanuelliens) les gens d’autour d’ailleurs je veux du monde on pourrait même en profiter pour exposer quelques photos et quelques esquisses je veux une belle fête je passerai ma journée aux fourneaux et ma veille aussi peut-être vous m’aiderez si vous le voulez mais je pense pouvoir me débrouiller ça n’est pas sorcier…

            Suivaient des considérations culinaires alambiquées avec déploiement de force journaux plus qu’alléchants, Emmanuelle se sentait de taille à affronter four, mixer, épluchoir, mijotages en tous genres, marinades ; elle s’y voyait et se délectait de cette vision hugolienne.

            Curieusement, la soirée fut réussie, le repas délicieux et copieux, on aurait tout le temps de finir d’absorber l’excès. Marianne n’en revenait pas, elle avait devant elle une Emmanuelle certes anormalement active mais organisée et efficace, ce qui laissait poindre la lueur d’une amélioration de son état à laquelle Marianne n’osait croire encore. Brice ne vint pas, tout occupé qu’il était aux préparatifs de son séjour New Yorkais, à la finalisation américaine de son reportage qui commençait à faire fureur dans les milieux journalistiques et politiques mondiaux ; partout il était demandé, pas une soirée sans lui, pas un événement qu’il ne parrainât. Il parvint malgré tout à passer les fêtes en famille, furtivement, étonné et ravi de cette soudaine reconnaissance qu’on lui vouait. Comme si tout cela lui était dû, au fond.

            Emmanuelle ne souligna pas cette absence pourtant cruelle et son silence la surprit elle-même ; elle refusa de se poser les questions qui d’ordinaire auraient empli sa bouche comme pour panser une blessure trop douloureuse. De cette douleur qui survient lorsqu’on se sent coupable. Mais de quoi ? Quel crime avait-elle bien pu commettre durant sa période folle, à présent révolue selon elle ? Qui pouvait bien être concerné par son inconséquence passée ? Il y avait bien eu quelques achats intempestifs, rien de bien grave ; quelques actions d’éclat, un peu de sel de vie tout au plus ; cette fête dont on finissait à grand peine encore les cotillons, pas de quoi s’enfouir la tête dans le sable ; ce garçon du hasard, pourquoi pas, ce garçon dont l’évocation la laissait très mal à l’aise, à en pleurer parfois.

            Elle retourna chez son psychiatre, l’humeur chancelante ; celui-ci ne sembla pas surpris outre-mesure par la nouvelle bascule de l’état psychique d’Emmanuelle, vers la dépression cette fois-ci très nettement dominée par une culpabilité intense dont il ne parvenait pas à connaître l’origine, malgré ses tentatives. Emmanuelle était une patiente difficile, secrète, hermétique comme une huître. Il lui prescrivit donc un nouveau traitement sensé équilibrer l’humeur. Emmanuelle n’y croyait qu’à demi et se laissait porter par le courant ambiant, certaine que la chute serait prochaine. Elle en arrivait à considérer sa propre mort comme l’unique solution à sa vie qu’elle n’estimait pas. L’arrêt de travail fut prolongé sans qu’elle en fût particulièrement soulagée. Rien ne pouvait l’apaiser, elle se sentait comme une plaie béante, chaque seconde était un supplice et la perspective des secondes à venir l’épouvantait. Incapable de se remémorer le passé, elle ne vivait pas de présent et n’envisageait pas qu’il pût y avoir un avenir. Elle s’enfonça donc dans une léthargie traumatisante sans sommeil, sans désir, sans rien, le vide. Quelle est donc cette existence dont le vide absolu submerge tout effort de vie et où s’impose comme une évidence la nécessité de la mort ? Elle réfléchit beaucoup à cette mort qu’elle finirait par se donner avant l’heure, cette mort inéluctable qui pendait sur sa tête comme une certaine épée et qu’on hâterait, qu’on devait hâter.  

            Elle ne téléphona pas à Brice, incapable qu’il était de lui redonner le moindre élan vital. Elle ne se manifesta pas non plus auprès de Monsieur Comte dont elle ne percevait plus l’utilité. Seules ses trois amies se relayaient auprès d’elle, Marianne effectuant le lien avec l’autorité médicale. Elles développèrent des trésors de patience et de dévouement face au mur qu’était devenue Emmanuelle qui n’en bronchait pas plus. Chaque proposition qu’elles formulaient était accueillie par un « non » épuisé, comme si elle mettait dans la formulation de cette syllabe ses dernières ressources d’énergie. Les filles vivaient cet état comme on vit une calamité, faisant tout ce qui était en leur pouvoir pour limiter les dégâts mais conscientes de leur impuissance devant cette force indomptable et surnaturelle que peut revêtir le métabolisme psychique. Emmanuelle puisa également aux tréfonds d’elle pour simuler un semblant de vie à chaque appel de sa mère, ignorante de la débâcle. Trop de personnes lui demandaient des comptes, il ne s’agissait pas que ses parents s’y ajoutent, merci ! En elle, toute chose devenait négative, tout contact inutile, tout objet dérisoire, toute idée à jeter. La seule présence qu’elle aurait admise, voire recherchée était celle de la mort. Parfois, lorsqu’elle se sentait sereine, elle s’imaginait glissant dans la mort passivement, ou encore luttant contre elle, pour faire durer le plaisir de ce froid qui la parcourrait alors, de cette torpeur qui l’envahirait corps et âme.

Et ce garçon, cette étincelle, dont le souvenir récurrent venait régulièrement la tarauder ; plus son aspect physique s’effaçait de sa mémoire, plus les paroles qu’il avait prononcées prenaient d’ampleur, sans toutefois encore acquérir de consistance bien nette. Ce garçon devenait une impression, une idée à laquelle Emmanuelle ne parvenait pas encore à se résoudre. Alors elle traînait sa douleur de pièce en pièce, chaque pas la mettant au supplice, chaque coup d’œil lancé vers les grands couteaux de cuisine lui demandant un effort de concentration trop élevé, chaque passage devant la télévision éteinte ou les livres fermés provoquant en elle une nausée intolérable. C’était sa vie désormais, pensait-elle, sa vie qu’elle écourterait, vu les conditions.

J'en ai mis une tartine vu qu'à partir de demain et pour tout le WE, je ne serai pas là...

Alors bonne lecture !

Cyberbises. J.

Par juliette hache - Publié dans : roman j hache
Ecrire un commentaire - Voir les 17 commentaires
Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /Mai /2006 13:28

Le lundi suivant, tôt, elle partit pour la banque, après avoir déposé Brice à l'aéroport, dans un élan de fatalisme déroutant. Il l'avait inondée de voeux et d'encouragements, sans la moindre allusion au photographe. Elle n'avait rien inondé du tout, écoeurée. Par automatisme elle avait rejoint son bureau, salué ses collègues, jeté un oeil sur les dossiers qui s'étaient amoncelés près de son ordinateur puis s'était effondrée sur son fauteuil. Que faisait-elle ici ? Qui étaient ces gens autour ? Que signifiaient ces e-mails qu'elle découvrait avec horreur ? Elle eut brusquement besoin d'air, descendit dans la rue, fuma une cigarette, vit enfin le monde bouger autour d'elle, réalisa que le rêve avait pris fin. Mais quelle était cette réalité qui s'offrait à elle ? Elle ne voulait ni des klaxons, ni de la logique, ni de la culture, ni des flux financiers, ni des ragots, ni des égocentriques. Elle voulait retrouver cette couette où l'attendait Brice. La journée durant elle y pensa et lorsqu'elle rentra le soir, elle se précipita dans sa chambre où il n'était pas. Alors elle pleura. Où pouvait bien être ce garçon qui disait l'aimer encore le matin ? Elle le chercha dans le jardin mais comme il pleuvait, elle ne s'attendait pas à l'y trouver. Est-il parti faire des courses ? Elle appela son portable, frénétique, persuadée qu'il était au supermarché du coin. Il répondit, elle en fut soulagée :

- Emma, je suis en voiture !

- Ah ! Tu arrives ?

   - Oui, je reviens chez moi. Que se passe-t-il ?

   - Enfin chez toi, chez moi, c'est pareil. Je t'attends.

            - Je suis à Paris, Emma, mais que t'arrive-t-il ? Ca ne va pas ?

            - Je t'ai cherché toute la journée, juste pour un baiser, reviens vite mon Brice.

            - Mais enfin, Emma, je suis à Paris, insista-t-il. Qu'est-ce qui te prend, bon sang ! Attends, je m'arrête.

            - Oui, c?est plus prudent. Paris, oh, c'est loin tout ça, on est mieux ici, non ? Je ne sais pas comment j'ai fait pour me retrouver à la banque, ce matin ! J'avais l'impression de cauchemarder. A la banque ! Quelle folie ! Il me semblait que les gens autour me connaissaient, c'est un peu parano, non ? J'en ris encore. Alors j'ai pris des dossiers, j'ai même été convoquée chez le patron, j'y suis allée, par jeu. Il a de très jolis tableaux dans son bureau, tu sais ? Non, tu ne sais pas, tu n'y es jamais allé.

            Cette logorrhée intarissable époustoufla Brice qui ne sut quoi répondre.

- Oh, Brice, je me sens en pleine forme ! Tiens, demain il y aura une discussion philosophique dans mon joli bistrot, j'irai ce soir, leur demander. Tu comprends, il vaut mieux s'assurer. J'ai... Oh, Brice, tu sais quoi ? Sur ma radio adorée, Radio Uno, mon animateur préféré, Pablo, c'est un Espagnol avec des yeux !!! Tu connais mal les Espagnols, toi, enfin, il a un petit peu essayé avec moi, tu vois ? Plus je regarde ce tableau, sur mon mur, plus je suis sure de l'avoir vu quelque part, c'est amusant, non ?

- Emma, écoute, dit Brice décontenancé;

- Ecouter, on m'écoute, moi ? Ecouter, chantonna-t-elle, écouter, écouper oui ! Alors, pour New York, j'ai envie, mais très envie, de quatre ou cinq petits ensembles haute couture, je ne vais pas en dormir ; j'y vais demain à l'aube.

            - J'appelle Marianne, souffla Brice, ne bouge surtout pas.

            - Oh, elle ou une autre, poursuivit Emmanuelle, c'est du pareil au même. C'est kif kif bourricot, si tu vois ce que je veux dire ! J'ai sous les yeux un catalogue de voyagistes, ces gens qui n'ont rien d'autre à faire qu'à nous envoyer voir ailleurs, va voir ailleurs ! C'est drôle !

            Il l'embrassa et raccrocha.      

            Il possédait, par un hasard bienveillant, datant de l'une de ses venues à St Martin où Emmanuelle n'était pas certaine de pouvoir aller le chercher à l'aéroport, le numéro de téléphone de Marianne. Il n'attendit pas d'être rentré chez lui et l'appela.

- Allô ? lança une voix énergique et surprise ;

- Marianne ?

            - Oui ;

            - C'est Brice, le cousin d'Emma.

            - Oh ! Brice ! C'est amusant, je pensais à toi, puisqu'on ne t'a pas vu cette année ! Que deviens-tu ?

            - Je vais bien. C'est Emmanuelle qui m'inquiète. Elle semble complètement perdue.

            - Oh, tu sais, Emma, cela lui arrive parfois ; elle divague un peu, c'est son charme!

            - Non, mais là, il se passe quelque chose, elle n'est plus elle-même, elle vient de me téléphoner, elle me cherche partout, elle ne reconnaît plus ses collègues de la banque, elle me fait peur, dit Brice.

            - Tu es à Paris ?

            - Oui, depuis ce midi.

            - Bon, je vais passer lui rendre une petite visite, d'accord ?

            - J'aimerais beaucoup, je serais plus tranquille, souffla Brice.

            - J'y pars, affirma Marianne d'une voix décidée. Et puis cela fait un certain temps qu'on ne s'est vues, ce sera l'occasion.

            - Merci, dit Brice ; je te contacterai demain, tu veux bien ?

            - Bien sur, à demain, Brice.

            - A demain.

            Marianne sauta dans un jean, et descendit à sa voiture pour filer à St Martin. Ses pensées la submergeaient et l'inquiétaient à la fois. Son pragmatisme prit le dessus et elle s?attendit à trouver une Emmanuelle abattue et larmoyante. Si elle la trouvait. Arrivée chez son amie, elle sonna à la porte et fut agréablement surprise de se trouver en face d'une petite fusée rousse, un papillon frénétique et caquetant.

            - Ah, Marianne, tu veux un thé ? Oh et puis ce n'est pas l'heure. J'ai mille choses à faire, disait Emmanuelle, allant et venant, échevelée, habillée comme l'as de pique ; elle riait aussi, elle riait beaucoup, ce qui décontenança Marianne.

            - Emma, interrogea-t-elle, Emma, comment te sens-tu ?

            - Oh bien merveilleusement bien j'étais un peu fatiguée ces temps derniers mais je reprends le dessus doucement j'ai tout à faire je dois partir à New York et je n'ai préparé aucun bagage tu me diras c'est pour avril mais j'ai quelques courses à faire et puis je ne dors pas très bien mais ça n'empêche rien oh mais qu'est-ce que ça fait là ça  tu n'imagines pas le bazar qu'il y a ici je dois faire de la place pour les ensembles que j'achèterai demain je jette je jette je jette tout là comme ça la place sera nette tiens viens me tenir l'échelle.

            Elle sortit en trombe, fila vers la grange dont elle rapporta une échelle qu'elle posa contre le mur.

            - Emma, que fais-tu ? s?inquiéta Marianne

            - Tu sais avec ce vent je préfère vérifier les tuiles tiens moi ça. Elle grimpa et arrivée en haut, elle s'exclama : Oh je suis perchée comme une oie mais je ne suis pas une oie blanche ah non  alors voyons ce toit tiens bien en bas hein ? Elle grimpa sur le toit et marcha le long de la gouttière en riant.

            - Emma, hurla Marianne, tu es folle ?

            - Je vois mal au fond bon j'irai demain. Elle trébucha et se rattrapa en vociférant. Mais tu as déplacé l'échelle saleté va je te retrouverai.

            Elle fit le singe quelques minutes interminables puis commença à redescendre, périlleusement, en parlant, encore.

            - Les tuiles c'est mon fort j'en ai remis des centaines tu sais  je suis la spécialiste de la tuile j'aurais du faire couvreur mes parents me le répètent tout le temps comment fais-tu toi ah c'est vrai tu n'as pas de maison pas de maison son son, chantonna-t-elle ; oh ce pantalon m'agace regarde il me serre que j'en suis grosse c'est Machin qui ne va pas apprécier je dois le balancer vite fait. Elle courut vers la cuisine, enleva le pantalon et le jeta à la poubelle, en un rien de temps, gagnée par une irritation inaccessible, impossible à raisonner. Marianne regardait, éberluée ;

          - Emma, osa-t-elle, ce jean est neuf, tu l'as acheté il y a à peine deux mois?

          - Neuf neuf neuf quand ça vous va mal ça vous va mal ces choses là et puis je dois absolument faire quelques courses pour New York c'est l'occasion non  New York  New York ! chanta-t-elle d'une voix de stentor inconnue jusqu'alors de Marianne qui commençait à se poser beaucoup de questions et sentait que les réponses ne viendraient pas d'Emmanuelle.

          Elle la laissa donc divaguer allègrement et s'interrogea sur le meilleur moyen d'aider cette Emmanuelle en dérive. Tenter le dialogue lui semblait délicat ; toucher aux médicaments n'était pas de sa compétence ; obliger son amie à partir à l?hôpital, affronter l'attente des secours puis la détresse d'Emmanuelle, puis les tracasseries puis sa propre culpabilité, car faire enfermer quelqu'un n'est jamais chose facile. Non, elle devait trouver un moyen. Il fallait la voir, Emmanuelle, agitée, irritée contre tout et en même temps gaie, presque distraite, occupant à la fois l'espace et l'auditoire. Et cette histoire de New York  inquiétait Marianne au plus haut point. Elle ne pouvait se renseigner auprès de son amie, accordant une confiance toute relative à ses propos du moment. Téléphoner à Brice serait une solution mais là, devant elle, ce n'était pas possible. Attendre qu'elle dorme ?

          - Emma, dors-tu correctement ? demanda-t-elle, au risque de lui couper le sifflet et de déclencher une tempête.

          - Dormir le loir dort beaucoup oh tu sais mais où sont mes clefs de voiture ? Elle s'agitait, renversant presque la table de salon à force de s'y appuyer pour chercher ses clefs. Tiens qu'est-ce que c'est que ça, annonça-t-elle doctement en brandissant une montre devant les yeux de Marianne dans un geste quasi accusateur ; je l'ai perdue il y a exactement dix-sept jours vers vingt-trois heures peux-tu me dire comment il se fait que « ça » réapparaisse soudain quand tu viens  bon je te ferai les poches ce n'est pas grave, dit-elle conciliante, c'est une maladie de voler tu sais je ne condamne pas les voleurs a priori je te connais et puis tu me l'as rendue l?incident est clos mais ne recommence jamais tu entends  jamais, enjoignit-elle à Marianne époustouflée.

          - Emma, est-ce que tu dors bien ? réitéra Marianne avec calme, après avoir laissé passer la bourrasque coléreuse et rousse ;

          - Tu changes de sujet car tu n'es pas à l'aise je te comprends tu sais c'est psychiatrique  je connais un psy qui pourra t?aider. Elle griffonna un nom et un numéro de téléphone sur un papier déchiré qu'elle tendit, l'air vainqueur, à cette pauvre fille cleptomane. Tiens prends ce papier et puis je dois m'en débarrasser puisqu?il est bleu et que je n'aime pas ces papiers bleus on dirait des bleuets prends ça me brûle la main  je plaisante il n'y a pas de feu et va le voir il est joli et drôle il pourra t'aider moi je n'en ai pas besoin je me sens formidablement bien.

            Marianne prépara à dîner avec ce qu'elle trouva ; Emmanuelle restait aussi bavarde, aussi distraite, aussi superficielle dans ses propos, aussi prête à tout, aussi dispersée. Marianne dormirait chez Emmanuelle, c'était décidé.

Par juliette hache - Publié dans : roman j hache
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 15 avril 2006 6 15 /04 /Avr /2006 04:21

 

Lettre n°6

 


Monsieur, Xavier, je ne sais plus,

                                                   

                                                    Situation difficile et pourtant je la sentais simple, limpide. Que se passe-t-il, est-ce moi ? Est-ce vous ? J’étouffe, ce sont les sentiments que je vous porte qui m’étouffent, aidez-moi !

 

            Les questions m’assaillent, m’obsèdent : pourquoi ce manque de tendresse ? Est-il possible qu’un homme et une femme s’aiment (enfin, fassent l’amour) sans tendresse, sans un petit baiser ? Oh, j’embrasse peu, mais le baiser est, comme le dit Ronsard, une « chaude amoureuse braise », une braise que l’on ne distribue pas, une braise qui précède un corps se consumant, d’amour, physique ou affectif. Je la veux, moi, cette braise, et vous le savez. Bon sang, ça n’est pas si terrible, un baiser !

 

            Et puis, je le sais, vous me reprocherez d’en vouloir trop, mais croyez-vous qu’une heure tous les quinze jours soit trop ? Vous semblez pourtant apprécier nos entrevues, alors quoi ? Où est ce fameux respect que vous affirmez éprouver pour moi ? Je ne voudrais pas être méchante mais je pourrais l’être.

 

            Discrètement, je viens donc tenter de susciter quelques éclaircissements qui, je le pense, m’aideront à comprendre notre relation, si épisodique soit-elle.

 

            Je vous embrasse, moi.

                                             

                                              Emmanuelle

 

 

            Emmanuelle avait attendu la douche de Brice pour se jeter sur son papier et griffonner ce petit mot, cette lettre en forme de question éperdue. Elle la relut puis la plia, l’enfourna dans une enveloppe, y nota le nom et l’adresse de Monsieur Comte, colla un timbre et se précipita à la poste, en face de chez elle pour l’envoyer. Elle fit tout cela dans un tourbillon, sans reculer, résolue à manifester ses interrogations, persuadée que l’homme y serait sensible.

 

            Lorsque Brice fut douché, rasé, habillé, elle l’attendait en écoutant, pour une fois, de la musique. Moins réjouissant en était le thème : Le Requiem de Mozart. Brice le lui fit remarquer, elle éluda, décidant qu’il n’existait rien de plus beau au monde. Elle avait téléphoné à la banque où il y avait une permanence le samedi, afin de prévenir de la semaine de congés qu’elle prendrait dès le lundi. Débuta alors une jolie semaine basque, ils partirent se promener dans d’admirables petits villages du coté de la frontière espagnole, ils pique-niquèrent sur les bords de la Nive, à Itxassou, à Bidarray, ils se baladèrent aux Aldudes, grises et tristes en cet automne, mais fortes et belles, toujours, et dans les gorges de la Soule, magnifiques, immense et vertes. Le jeudi, Brice, enivré de calme et de verdure, proposa d’aller en Espagne.

- Oh, oui, nous irions à Fontarabie ! s’exclama Emmanuelle

- Tu connais ? C’est joli ?

- Oui, le soir, c’est animé. Il y a de bons restaurants quand on connaît, des enfants dans les rues, la mer…

- Alors allons-y. Je te raconterai mon séjour oriental, veux-tu ?

- Bien sûr, dit-elle dans un souffle, bien sûr, ce devait être passionnant.

Et ils partirent pour l’Espagne. Sur la route, Brice, qui conduisait, guidé par Emmanuelle, commença à lui parler du désert, de ses objectifs.

- Je devais orienter mon propos sur la culture islamique et ses interférences avec les tensions actuelles. J’ai sillonné tout le Moyen-Orient à la recherche de sources plausibles, j’ai vu des sites admirables que je ne peux pas te décrire, même si j’en meurs d’envie. Un jour, je t’y emmènerai.

La conversation fut essentiellement animée par Brice, émaillée ça et là de questions posées par une Emmanuelle ébahie devant tant de culture, tant de risques qu’elle pressentait puisque Brice restait modestement discret sur ce sujet. Elle comprit les nuits glaciales passées dans le 4x4, les journées chaudes de couleurs, d’épices et de soleil ; pas une goutte de pluie, pas un ami avec qui partager ces moments, simplement une caméra, des appareils photographiques, un magnétophone, un ordinateur, un guide apparemment dévoué dont Brice ne possédait pas de cliché. Par mesure de précaution. Une étourdissante solitude dans un désert implacable.

Ils passèrent la frontière espagnole, puis s’engagèrent sur la route de Fontarabie, village côtier peu éloigné.

- Nous y serons dans vingt minutes, dit Emmanuelle.

 C’est dans le silence le plus complet qu’ils tracèrent la route. L’arrivée au village procura une drôle de sensation à Brice puisqu’il fallait passer devant l’aéroport, sorte de no man’s land quasi désertique et gris et triste, avec ses baraquements de tôle ondulée. Puis ils pénétrèrent dans une sorte de ville, où Emmanuelle le guida pour rejoindre un promontoire, orné d’une église. Le site parut enchanteur à Brice qui ne connaissait de l’Espagne que Barcelone.

- Es-tu déjà allée aux fêtes de Pampelune ? demanda-t-il ;

- Ca ne me tente pas, et puis elles sont finies, c’est au début du mois de juillet.

- J’y songerai l’été prochain, nous pourrions y aller ensemble ? On y rencontre du monde, semble-t-il ;

- C’est plein de soudards, d’égorgeurs, merci mais non, dit-elle ;

- Tu y vas fort ; j’aimerais assister à des corridas.

- Alors ne compte pas sur moi pour te les commenter, je n’y connais strictement rien ; pourtant je suis native de Bayonne, nous pouvons parler rugby ou chocolat, mais pas corrida. Désolée. Brice soupira ; que faire pour la détendre, il sentait ses nerfs à vif, sa patience à bout, et pourtant il savait qu’il ne faudrait pas grand chose pour qu’elle se relaxe. Il lui fit alors part du projet pour le prix Pulitzer, et là, elle réagit, elle s’emporta dans une frénésie à la fois emphatique et pleine de reproches :

- Tu vois, dit-elle presque larmoyante, tu vois, tu ne me dis rien alors que c’est énorme, tu me caches ça ! Mon Brice, primé au Pulitzer !

- Attends un peu, ça n’est pas fait.

- Tu es nommé, c’est vraiment formidable ! Quand sera-t-il décerné ? C’est à New York, non ?

- Oui, c’est à New York ; je t’emmènerai.

Allez, un peu de lecture pascale...

Cyberbises. J.

Par juliette hache - Publié dans : roman j hache
Ecrire un commentaire - Voir les 12 commentaires

Les jours

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Pour voir

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus