Samedi 13 mai 2006 6 13 05 2006 13:28

Le lundi suivant, tôt, elle partit pour la banque, après avoir déposé Brice à l'aéroport, dans un élan de fatalisme déroutant. Il l'avait inondée de voeux et d'encouragements, sans la moindre allusion au photographe. Elle n'avait rien inondé du tout, écoeurée. Par automatisme elle avait rejoint son bureau, salué ses collègues, jeté un oeil sur les dossiers qui s'étaient amoncelés près de son ordinateur puis s'était effondrée sur son fauteuil. Que faisait-elle ici ? Qui étaient ces gens autour ? Que signifiaient ces e-mails qu'elle découvrait avec horreur ? Elle eut brusquement besoin d'air, descendit dans la rue, fuma une cigarette, vit enfin le monde bouger autour d'elle, réalisa que le rêve avait pris fin. Mais quelle était cette réalité qui s'offrait à elle ? Elle ne voulait ni des klaxons, ni de la logique, ni de la culture, ni des flux financiers, ni des ragots, ni des égocentriques. Elle voulait retrouver cette couette où l'attendait Brice. La journée durant elle y pensa et lorsqu'elle rentra le soir, elle se précipita dans sa chambre où il n'était pas. Alors elle pleura. Où pouvait bien être ce garçon qui disait l'aimer encore le matin ? Elle le chercha dans le jardin mais comme il pleuvait, elle ne s'attendait pas à l'y trouver. Est-il parti faire des courses ? Elle appela son portable, frénétique, persuadée qu'il était au supermarché du coin. Il répondit, elle en fut soulagée :

- Emma, je suis en voiture !

- Ah ! Tu arrives ?

   - Oui, je reviens chez moi. Que se passe-t-il ?

   - Enfin chez toi, chez moi, c'est pareil. Je t'attends.

            - Je suis à Paris, Emma, mais que t'arrive-t-il ? Ca ne va pas ?

            - Je t'ai cherché toute la journée, juste pour un baiser, reviens vite mon Brice.

            - Mais enfin, Emma, je suis à Paris, insista-t-il. Qu'est-ce qui te prend, bon sang ! Attends, je m'arrête.

            - Oui, c?est plus prudent. Paris, oh, c'est loin tout ça, on est mieux ici, non ? Je ne sais pas comment j'ai fait pour me retrouver à la banque, ce matin ! J'avais l'impression de cauchemarder. A la banque ! Quelle folie ! Il me semblait que les gens autour me connaissaient, c'est un peu parano, non ? J'en ris encore. Alors j'ai pris des dossiers, j'ai même été convoquée chez le patron, j'y suis allée, par jeu. Il a de très jolis tableaux dans son bureau, tu sais ? Non, tu ne sais pas, tu n'y es jamais allé.

            Cette logorrhée intarissable époustoufla Brice qui ne sut quoi répondre.

- Oh, Brice, je me sens en pleine forme ! Tiens, demain il y aura une discussion philosophique dans mon joli bistrot, j'irai ce soir, leur demander. Tu comprends, il vaut mieux s'assurer. J'ai... Oh, Brice, tu sais quoi ? Sur ma radio adorée, Radio Uno, mon animateur préféré, Pablo, c'est un Espagnol avec des yeux !!! Tu connais mal les Espagnols, toi, enfin, il a un petit peu essayé avec moi, tu vois ? Plus je regarde ce tableau, sur mon mur, plus je suis sure de l'avoir vu quelque part, c'est amusant, non ?

- Emma, écoute, dit Brice décontenancé;

- Ecouter, on m'écoute, moi ? Ecouter, chantonna-t-elle, écouter, écouper oui ! Alors, pour New York, j'ai envie, mais très envie, de quatre ou cinq petits ensembles haute couture, je ne vais pas en dormir ; j'y vais demain à l'aube.

            - J'appelle Marianne, souffla Brice, ne bouge surtout pas.

            - Oh, elle ou une autre, poursuivit Emmanuelle, c'est du pareil au même. C'est kif kif bourricot, si tu vois ce que je veux dire ! J'ai sous les yeux un catalogue de voyagistes, ces gens qui n'ont rien d'autre à faire qu'à nous envoyer voir ailleurs, va voir ailleurs ! C'est drôle !

            Il l'embrassa et raccrocha.      

            Il possédait, par un hasard bienveillant, datant de l'une de ses venues à St Martin où Emmanuelle n'était pas certaine de pouvoir aller le chercher à l'aéroport, le numéro de téléphone de Marianne. Il n'attendit pas d'être rentré chez lui et l'appela.

- Allô ? lança une voix énergique et surprise ;

- Marianne ?

            - Oui ;

            - C'est Brice, le cousin d'Emma.

            - Oh ! Brice ! C'est amusant, je pensais à toi, puisqu'on ne t'a pas vu cette année ! Que deviens-tu ?

            - Je vais bien. C'est Emmanuelle qui m'inquiète. Elle semble complètement perdue.

            - Oh, tu sais, Emma, cela lui arrive parfois ; elle divague un peu, c'est son charme!

            - Non, mais là, il se passe quelque chose, elle n'est plus elle-même, elle vient de me téléphoner, elle me cherche partout, elle ne reconnaît plus ses collègues de la banque, elle me fait peur, dit Brice.

            - Tu es à Paris ?

            - Oui, depuis ce midi.

            - Bon, je vais passer lui rendre une petite visite, d'accord ?

            - J'aimerais beaucoup, je serais plus tranquille, souffla Brice.

            - J'y pars, affirma Marianne d'une voix décidée. Et puis cela fait un certain temps qu'on ne s'est vues, ce sera l'occasion.

            - Merci, dit Brice ; je te contacterai demain, tu veux bien ?

            - Bien sur, à demain, Brice.

            - A demain.

            Marianne sauta dans un jean, et descendit à sa voiture pour filer à St Martin. Ses pensées la submergeaient et l'inquiétaient à la fois. Son pragmatisme prit le dessus et elle s?attendit à trouver une Emmanuelle abattue et larmoyante. Si elle la trouvait. Arrivée chez son amie, elle sonna à la porte et fut agréablement surprise de se trouver en face d'une petite fusée rousse, un papillon frénétique et caquetant.

            - Ah, Marianne, tu veux un thé ? Oh et puis ce n'est pas l'heure. J'ai mille choses à faire, disait Emmanuelle, allant et venant, échevelée, habillée comme l'as de pique ; elle riait aussi, elle riait beaucoup, ce qui décontenança Marianne.

            - Emma, interrogea-t-elle, Emma, comment te sens-tu ?

            - Oh bien merveilleusement bien j'étais un peu fatiguée ces temps derniers mais je reprends le dessus doucement j'ai tout à faire je dois partir à New York et je n'ai préparé aucun bagage tu me diras c'est pour avril mais j'ai quelques courses à faire et puis je ne dors pas très bien mais ça n'empêche rien oh mais qu'est-ce que ça fait là ça  tu n'imagines pas le bazar qu'il y a ici je dois faire de la place pour les ensembles que j'achèterai demain je jette je jette je jette tout là comme ça la place sera nette tiens viens me tenir l'échelle.

            Elle sortit en trombe, fila vers la grange dont elle rapporta une échelle qu'elle posa contre le mur.

            - Emma, que fais-tu ? s?inquiéta Marianne

            - Tu sais avec ce vent je préfère vérifier les tuiles tiens moi ça. Elle grimpa et arrivée en haut, elle s'exclama : Oh je suis perchée comme une oie mais je ne suis pas une oie blanche ah non  alors voyons ce toit tiens bien en bas hein ? Elle grimpa sur le toit et marcha le long de la gouttière en riant.

            - Emma, hurla Marianne, tu es folle ?

            - Je vois mal au fond bon j'irai demain. Elle trébucha et se rattrapa en vociférant. Mais tu as déplacé l'échelle saleté va je te retrouverai.

            Elle fit le singe quelques minutes interminables puis commença à redescendre, périlleusement, en parlant, encore.

            - Les tuiles c'est mon fort j'en ai remis des centaines tu sais  je suis la spécialiste de la tuile j'aurais du faire couvreur mes parents me le répètent tout le temps comment fais-tu toi ah c'est vrai tu n'as pas de maison pas de maison son son, chantonna-t-elle ; oh ce pantalon m'agace regarde il me serre que j'en suis grosse c'est Machin qui ne va pas apprécier je dois le balancer vite fait. Elle courut vers la cuisine, enleva le pantalon et le jeta à la poubelle, en un rien de temps, gagnée par une irritation inaccessible, impossible à raisonner. Marianne regardait, éberluée ;

          - Emma, osa-t-elle, ce jean est neuf, tu l'as acheté il y a à peine deux mois?

          - Neuf neuf neuf quand ça vous va mal ça vous va mal ces choses là et puis je dois absolument faire quelques courses pour New York c'est l'occasion non  New York  New York ! chanta-t-elle d'une voix de stentor inconnue jusqu'alors de Marianne qui commençait à se poser beaucoup de questions et sentait que les réponses ne viendraient pas d'Emmanuelle.

          Elle la laissa donc divaguer allègrement et s'interrogea sur le meilleur moyen d'aider cette Emmanuelle en dérive. Tenter le dialogue lui semblait délicat ; toucher aux médicaments n'était pas de sa compétence ; obliger son amie à partir à l?hôpital, affronter l'attente des secours puis la détresse d'Emmanuelle, puis les tracasseries puis sa propre culpabilité, car faire enfermer quelqu'un n'est jamais chose facile. Non, elle devait trouver un moyen. Il fallait la voir, Emmanuelle, agitée, irritée contre tout et en même temps gaie, presque distraite, occupant à la fois l'espace et l'auditoire. Et cette histoire de New York  inquiétait Marianne au plus haut point. Elle ne pouvait se renseigner auprès de son amie, accordant une confiance toute relative à ses propos du moment. Téléphoner à Brice serait une solution mais là, devant elle, ce n'était pas possible. Attendre qu'elle dorme ?

          - Emma, dors-tu correctement ? demanda-t-elle, au risque de lui couper le sifflet et de déclencher une tempête.

          - Dormir le loir dort beaucoup oh tu sais mais où sont mes clefs de voiture ? Elle s'agitait, renversant presque la table de salon à force de s'y appuyer pour chercher ses clefs. Tiens qu'est-ce que c'est que ça, annonça-t-elle doctement en brandissant une montre devant les yeux de Marianne dans un geste quasi accusateur ; je l'ai perdue il y a exactement dix-sept jours vers vingt-trois heures peux-tu me dire comment il se fait que « ça » réapparaisse soudain quand tu viens  bon je te ferai les poches ce n'est pas grave, dit-elle conciliante, c'est une maladie de voler tu sais je ne condamne pas les voleurs a priori je te connais et puis tu me l'as rendue l?incident est clos mais ne recommence jamais tu entends  jamais, enjoignit-elle à Marianne époustouflée.

          - Emma, est-ce que tu dors bien ? réitéra Marianne avec calme, après avoir laissé passer la bourrasque coléreuse et rousse ;

          - Tu changes de sujet car tu n'es pas à l'aise je te comprends tu sais c'est psychiatrique  je connais un psy qui pourra t?aider. Elle griffonna un nom et un numéro de téléphone sur un papier déchiré qu'elle tendit, l'air vainqueur, à cette pauvre fille cleptomane. Tiens prends ce papier et puis je dois m'en débarrasser puisqu?il est bleu et que je n'aime pas ces papiers bleus on dirait des bleuets prends ça me brûle la main  je plaisante il n'y a pas de feu et va le voir il est joli et drôle il pourra t'aider moi je n'en ai pas besoin je me sens formidablement bien.

            Marianne prépara à dîner avec ce qu'elle trouva ; Emmanuelle restait aussi bavarde, aussi distraite, aussi superficielle dans ses propos, aussi prête à tout, aussi dispersée. Marianne dormirait chez Emmanuelle, c'était décidé.

Par juliette hache - Publié dans : roman j hache
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Vendredi 12 mai 2006 5 12 05 2006 10:16

C'est à dire que l'appareil a dû rester dans le sac de Denis qu'est parti travailler alors ce sera sans photo, mais c'est peu grave vu que c'est en pleïade et qu'il y a plein de récits dans chaque volume...

J'ai donc enchaîné avec une pièce de théâtre de Boulgakov : Alexandre Pouchkine. Le titre déjà m'était tentant vu que je voudrais bien lire cet auteur.

Bon, encore une fois c'est une bonne traduction. La spécificité de Boulgakov c'est qu'il n'est pas mettable en scène : beaucoup de détails, des scènes plutôt compliquées avec plusieurs secteurs qui changent pendant les actes et non pas entre... Je le lis en me disant que j'aimerais bien le jouer et puis l'enthousiasme retombe avec ces soucis d'intendance trop compliquée...

Donc l'histoire c'est à la fin de la vie de Pouchkine, il est odieux et tyrannique, cocu et trahi, poursuivi par le tsar. Toujours chez Boulgakov on retrouve cette satire sociale, que ce soit du régime tsariste ou bien du régime communiste. On dirait que les Russes ont la délation dans le sang, surprenant ! Je n'y crois pas une seconde, je pense que ce sont des histoires d'envie et de jalousie.

Et donc Pouchkine, qui n'apparaît jamais, pourrit gentiment la vie de son aréopage. Il a du cran le mec ! J'adorerais régner comme ça, enquiquiner tout le monde sans jamais douter...

A lire si on aime la littérature russe. Le meilleur reste quand-même Le Maître et Marguerite, never forget it.

Allez, je vous laisse, j'ai encore un sanglier sur le feu.

Cyberbises. J.

Par juliette hache - Publié dans : actu bouquins
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Jeudi 11 mai 2006 4 11 05 2006 08:22

Ce matin, j'avais prévu de vous présenter un bouquin mais je n'ai pas trouvé l'appareil pour illustrer mon propos, je suppose que Denis l'a pris. Donc changement de cap, je vais me confondre en remerciements, c'est l'époque.

C'est que vous avez sans aucun doute possible compris que je suis en train de me noyer dans un verre d'eau - pour une ancienne nageuse c'est le comble - et vous avez su me booster sans me connaître plus que ça ! Ca change des "remue ton c.." habituels. Il faut dire aussi que l'amie qui me file un coup de main a vraiment bien bossé, alors je nage dans un océan de solidarité bien requinquant.

J'ai fini par boucler ma lettre de motivations, largement soutenue par mon amie Fabienne ; il faut maintenant que je téléphone à droite à gauche pour connaître mes droits. Dans mon esprit je n'ai que des devoirs, dont je m'accommode à vrai dire, alors je vais tenter de découvrir les droits assortis, quel choc ! Donc Inspection du Travail, Ordre National, Ministère de la Santé, voila mon programme de ce matin, à boucler avant 10h30 vu que j'ai un rancart à 11h. Je déteste téléphoner, j'ai toujours peur d'être mal reçue ou prise pour une gourde (= dinde si vous préférez). J'ai bien pensé aux mails  mais ça n'a pas le caractère formel d'un contact vocal et d'une demande de réponse par courrier. Alors j'ai abandonné l'option et je vais appeler. Et puis mon téléphone est illimité alors autant en profiter...

La question est : ai-je des droits ?

Réponse dans quelques heures, je laisse au ministre le temps de se brosser les dents.

Allez, cybermercis et cyberbises. J.

Par juliette hache - Publié dans : juliettehache
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